La Tunisie enchantée d’André Gide

On éprouve un certain malaise à lire, à un siècle de distance, les textes écrits en Tunisie, ou au retour du Maghreb, par André Gide : caricatures des voyages littéraires et sensuels d’un européen décadent, les textes réunis par Gallimard sous le titre  » Amyntas  » retiennent néanmoins l’attention par la qualité des descriptions d’un univers qui n’est plus.

L’écrivain consacre de longs séjours à des pays qui étaient alors des colonies françaises, et où il cherche une atmosphère, un climat, une liberté, un bonheur, que lui refusent à la fois la pluvieuse et froide Normandie et Paris, ville où les regards pèsent sur ces faits et gestes. La première impression, diffuse, que l’on ressent à sa lecture est ce partage d’émerveillement, cette sensation d’ouverture de l’horizon, l’émotion qui saisit devant les espaces infinis du désert, devant l’anonymat des nuits immenses, devant l’abondance des senteurs.

Il n’est pas difficile de se représenter ce que tout cela a pu représenter de bouleversement pour l’intellectuel corseté auquel son éducation et son milieu avait appris à ne rien montrer de ses sensations, ni de ses états d’âme, de ses désirs ou de ses satisfactions. Tout d’un coup, le monde se mettait à exister devant lui, avec toute sa charge charnelle et joyeuse, sa franchise brutale, sa netteté rafraîchissante.

Les meilleurs passages sont ceux où le jeune bourgeois de la fin du dix-neuvième siècle, saturé de culture, accepte de se mettre en danger et d’oublier un instant ses défenses, ses hypocrisies, ses mensonges pour simplement admirer ce qui l’entoure. « Le soir arrivait lentement ; nous avons traversé la gorge, et le fabuleux Orient nous est tranquillement apparu dans sa pacifique dorure. Nous sommes descendus sous les palmiers… Je reconnaissais tous les bruits -de l’eau courante et des oiseaux. Tout était comme avant, tranquille ; notre arrivée ne changeait rien. « 

Référence à Maurras

Les images du désert, des oasis où il se perd entre les murs de terre qui lui ferment de délicieux jardins, les descriptions des cafés maures et des faubourgs des villes, Tunis en tête, sont autant de témoignages à la fois précis et rêveurs, dans le style rigoureux et poétique qui caractérisent celui qui est encore cet André Gide, jeune symboliste, emporté par l’Orient. Expression littéraire de découvertes enchantées, la langue de l’écrivain se plie à ce nouveau monde qu’il explore, et où se retrouve lui-même, différent de ce qu’il croyait.

Pourtant, il est difficile de refréner une sorte de malaise, au fil des pages : tantôt certains passages exhalent de douteux parfums, paternalistes, protecteurs, vaguement méprisants, dans le meilleur des cas, vis-à-vis des arabes, tantôt affleurent des remarques antisémites qui, avec une référence discrète à Maurras, ou au journal  » La libre parole « , révèlent les démons d’une époque, sans vraiment s’en démarquer…

Et puis, reste cette permanente complaisance à soi-même qui jette un voile à la fois pudique et grossier sur tout ce qui ne s’avoue pas, mais qui forme le vrai plaisir et la vraie fièvre de ces journées. De sorte que le texte semble soudain exhibitionniste et tartuffe tout ensemble.

On referme le livre impatient de lire un Gide plus affirmé et plus politique, moins égoïste et fuyant. Ce qu’il sera, sans doute, plus tard, mais que ces textes de jeunesse ne laissent encore qu’entrevoir, dans les égarements voluptueusement cachés de ses jeunes années d’écrivain.

Commander le livre aux éditions GALLIMARD 1994