La Tunisie à l’épreuve du changement

Un important dispositif de sécurité reste déployé ce lundi sur l’avenue Bourguiba, dans le centre de Tunis, où plusieurs dizaines de journalistes ont manifesté contre les violences policières qu’ils ont subies la semaine dernière. La veille, au moins un homme a été tué lors des affrontements qui ont opposé manifestants et forces de l’ordre dans la banlieue de la capitale. Et soixante-dix personnes ont été arrêtées, a annoncé le ministère de l’Intérieur. Depuis jeudi, la Tunisie fait face à une nouvelle vague de protestation. Les élections le 24 juillet pourraient bien être prorogées.

« Liberté pour la presse tunisienne! », « Gouvernement dégage ! », « Flics, bande de lâches !»… Beaucoup croyaient de tels slogans relégués aux archives, disparus avec la Révolution du Jasmin qui a renversé le président Zine El Abidine Ben Ali le 14 janvier dernier puis supprimé un à un les membres du RCD (le Rassemblement constitutionnel démocratique, dissous le 9 mars), l’ancien parti au pouvoir, du gouvernement de transition. Pourtant, dimanche et lundi, dans les rues de Tunis, ils ont une nouvelle fois retenti. Aujourd’hui, plusieurs dizaines de journalistes, à l’appel du syndicat national des journalistes tunisiens (SNJ), ont réclamé une « presse libre et indépendante ». Ils ont manifesté face aux policiers qui ont formé un cordon de sécurité sur l’avenue centrale Habib Bourguiba, à proximité du ministère de l’Intérieur, entouré de barbelés et protégé par des blindés depuis plusieurs mois.

La veille, des manifestants, craignant de voir la révolution confisquée par le pouvoir, réclamaient plus de réformes, dont le départ pur et simple du gouvernement actuel. Ces protestations se sont doublées de violences à Tunis et dans sa banlieue, qui ont fait au moins un mort et de nombreuses dégradations matérielles. C’est à Slimane, dans la banlieue de la capitale, que Mahmoud El-Tounsi, 25 ans, a été tué. Le jeune homme tentait de s’interposer entre l’armée et des jeunes qui lançaient des pierres sur un poste de police. Il « a été touché par une balle à l’abdomen », après que l’armée a procédé à un tir de sommation, a témoigné, Abdallah Gasmi, coordinateur du Parti du travail démocratique, présent au moment des faits. A Ettadhamen, une banlieue défavorisée, des bandes de jeunes se sont livrées à des pillages dans la nuit de samedi à dimanche, en dépit du couvre-feu nocturne établi samedi par les autorités. Dimanche, cinq postes de police et de la garde nationale ont été incendiés. En l’absence d’intervention des forces de l’ordre, selon des habitants dont les témoignages ont été recueillis par l’AFP, des islamistes du mouvement Ennahda (Renaissance) se sont mobilisés pour tenter de rétablir l’ordre.

Vers un report des élections ?

Les autorités tunisiennes n’ont pas communiqué sur le nombre de victimes au cours des troubles survenus pendant le week-end. Néanmoins, le ministère de l’Intérieur, cité dans le quotidien La Presse, a annoncé que soixante-dix personnes ont été arrêtées en réponse aux actes de violence. « Des milices du parti de président déchu Ben Ali payent des jeunes pour semer le trouble dans le pays », a indiqué à l’AFP une source proche du gouvernement. Le ministère de l’intérieur a aussi déclaré avoir ouvert une enquête sur les exactions dont ont été victimes des journalistes lors de la couverture de manifestations à Tunis jeudi et vendredi. Quinze journalistes travaillant pour des médias internationaux et tunisiens ont été brutalisés par des policiers. Des agressions inédites depuis la chute de Ben Ali, pour lesquelles le ministre de l’Intérieur, Habib Essid, a présenté ses excuses.

Selon le gouvernement tunisien, ce sont les déclarations de l’ancien ministre de l’Intérieur Farhat Rajhi, limogé le 28 mars et demeuré très populaire, qui ont mis le feu aux poudres. Dans une vidéo postée mercredi soir sur Facebook, il a affirmé que « si le mouvement islamiste Ennahda (Renaissance) gagnait les prochaines élections du 24 juillet, le régime serait militaire ». Il a ajouté que « la nomination, le 18 avril, du général Rachid Ammar au poste de chef d’état-major inter-armes n’est qu’une préparation à ce coup d’Etat ». Des propos que le Premier ministre tunisien par intérim, Béji Caïd Essebsi, a qualifié hier soir, dans un discours télévisé à la nation, de « dangereux et irresponsables ».

M. Essebsi a appelé une nouvelle fois la population à mettre fin aux manifestations afin que l’économie ne s’effondre pas totalement. Il a par ailleurs fait planer un doute sur la tenue des élections le 24 juillet devant permettre d’établir une assemblée nationale constituante. « Le gouvernement s’est engagé en choisissant la date du 24 juillet et on tient à cette date mais si le comité des réformes dit qu’il y a des empêchements techniques et logistiques ce sera une autre probabilité à discuter », a-t-il expliqué dans son intervention, dimanche. « Il est vrai qu’il y a une lenteur dans l’étude de ce dossier mais la Haute commission chargée de préparer ces élections cruciales de juillet est autonome et le gouvernement lui apporte seulement son soutien matériel et logistique », a-t-il ajouté. Les partis politiques tunisiens sont, quant à eux, divisés sur la date à laquelle doivent se tenir ces élections. Un processus qui ne pourrait avoir lieu si les troubles se poursuivaient.