La sculpture contemporaine, patrimoine de l’Afrique

Quelle est l’histoire de l’art contemporain africain ? Quels en sont les grandes périodes ? Jouit-il d’une véritable reconnaissance sur le continent ? Yacouba Konaté, commissaire de l’exposition Afrique au Dak’art 2004, nous explique ses choix d’artiste et explore la problématique de la reconnaissance des talents du continent.

De notre envoyé spécial à Dakar

Radioscopie de l’histoire de l’art contemporain africain. Quand Yacouba Konaté, commissaire de l’exposition Afrique à la biennale de Dak’art, se met à parler d’art, le moins qu’on puisse dire est qu’il captive son auditoire. Professeur de philosophie et critique d’art en Côte d’Ivoire, il développe une analyse globale et très fine de l’art contemporain africain. De quoi éclairer la lanterne de chacun et participer à éveiller les consciences. Il estime que c’est au continent de reconnaître ses propres talents et non pas d’attendre que l’Occident le fasse à sa place.

Afrik : Avez-vous été seul maître des choix artistiques pour cette exposition Afrique de la biennale ?

Yacouba Konaté :
J’ai eu le privilège de pouvoir opérer des choix dans le cadre de cette biennale. Je dis privilège car ce n’est pas souvent qu’on donne carte blanche à un acteur culturel pour choisir des artistes dans lesquels il croit. Et de les montrer au public.

Afrik : Pourquoi n’avoir choisi que des sculpteurs ?

Yacouba Konaté :
La sculpture est un domaine où l’excellence de la créativité africaine a été vite remarquée, depuis au moins le 19è siècle. Le rapport artistique et le dialogue entre l’Occident et l’Afrique a eu lieu autour de la sculpture : ce sont les sculptures dan, fon, yoruba et bambara qui ont fasciné les cubistes, les dadaïstes… tous ces courants qui ont animé l’art moderne occidental. Ce que je voulais dans un premier temps, c’était refocaliser l’attention de la créativité africaine sur ce filon qui est ancien et qui, je pense, devrait bénéficier d’une stimulation plus forte. Les grands sculpteurs africains contemporains me paraissent un peu intimidés par la grande force des sculptures du patrimoine, même s’il y a de grands noms, comme Ousmane Sow, Willy Berseur, Daryl Lo et Christian Lattier.

Afrik : Quand, selon vous, devrions-nous parler d’art contemporain africain ?

Yacouba Konaté :
On a tendance à considérer que le contemporain est ce qui se passe aujourd’hui et rien qu’aujourd’hui. On n’a pas suffisamment de recul et on oublie tout ce travail de mémoire sans lequel il n’y a pas de contemporanéité. Donc, j’ai essayé, à travers ma sélection, d’inscrire la sculpture dans une moyenne durée en récapitulant trois moments de la sculpture en Afrique. Moments représentés par trois artistes appartenant à différentes régions d’Afrique.

Afrik : Pourquoi avoir choisi un artiste comme Christian Lattier ?

Yacouba Konaté :
Le premier moment que j’ai considéré comme une période inaugurale est effectivement Christian Lattier (1925-1978, ndlr). Ce sculpteur ivoirien a exposé en France, après avoir fait sa formation à l’école des Beaux-Arts à Paris, avec des grands noms comme Dali. Il est rentré en Côte d’Ivoire pour essayer d’activer le processus de l’art contemporain dans le pays. Il a été distingué comme premier artiste, toutes disciplines confondues, au festival des Arts Nègres à Dakar en 1966. Il m’a paru important que les artistes d’aujourd’hui sachent que quelqu’un comme lui a existé et que l’actualité dont ils sont les animateurs doit se ressourcer, en termes d’inspiration et de repères, dans ce genre de singularité.

Afrik : Vous avez aussi choisi un artiste travaillant à partir d’éléments de récupération. Cela constitue-t-il un courant à part entière ?

Yacouba Konaté :
Le deuxième courant que j’ai essayé d’illustrer, avec Sumagne Joseph-Francis, du Cameroun, est celui de l’art de la récupération qui correspond environ aux années 80 en Afrique. C’est un moment artistiquement intéressant parce que c’est le moment où l’Afrique se retrouve dans une situation de paupérisation avancée, avec le début des politiques d’ajustement structurel. C’est à cette période que, sur le plan pictural, les peintres africains laissent tomber la figuration pour en arriver à des écritures plus abstraites. Pour leur part, les sculpteurs abandonnent les matériaux traditionnels pour travailler à partir de matières de récupération. Et donner une seconde vie aux objets.

Afrik : Vous avez enfin choisi le Zimbabwéen Tapfuma Gutsa, pourquoi ?

Yacouba Konaté :
Parce qu’il est emblématique du moment où la sculpture éclate vers un art plus conceptuel et essaye de parler les langages les plus post-modernes possibles. Tout en restant très attentif au problème de la spiritualité traditionnelle et aux problèmes de la critique sociale. Tapfuma me semble être un bon exemple de cela. Parce qu’il continue de travailler avec la pierre, matériel de base de toute l’histoire de la sculpture au Zimbabwe. Mais il est l’un des premiers à avoir impulsé à cette culture une forme abstraite.

Afrik : Faut-il que l’art contemporain passe par l’Occident pour être reconnu en Afrique ?

Yacouba Konaté :
Ce n’est pas indispensable. Mais malheureusement, cela tend à être un passage obligé. Nous sommes dans une période dite mondialisée et si on remarque les trajectoires des artistes qui comptent, on voit que la reconnaissance n’apparaît que lorsqu’elle vient d’abord d’Europe ou d’Occident. Ce qui est intéressant, c’est qu’une certaine politique de sélection et de promotion est venue, en deux semaines ou au mieux deux mois, sélectionner des artistes qui ont été proclamés comme représentants de l’Afrique dans les grandes expositions. Toutefois on voit, sur place, que des gens par des trajectoires locales, aidés par les structures locales, arrivent à être reconnus dans leur pays mais aussi à exposer en Europe.

Afrik : L’Afrique subit donc la mondialisation ?

Yacouba Konaté :
Notre gros problème est qu’un artiste peut être reconnu au Sénégal, mais ce n’est pas pour autant qu’il sera reconnu au Mali qui est un pays voisin. Nous devons travailler à donner un nouveau sens au terme « international » pour qu’il ne tende seulement à dire « occidental ». Il faut donner une vérité africaine au concept d’international.

Afrik : L’Europe reconnaît-elle aujourd’hui l’art contemporain africain à sa juste valeur ?

Yacouba Konaté :
Ce n’est pas à l’Europe qu’il revient de reconnaître véritablement l’art africain. C’est à l’Afrique de se reconnaître dans ses artistes. Et aux artistes de considérer que celui au nom de qui ils prétendent travailler, celui au nom de qui ils sont sélectionnés en Europe ou ailleurs, c’est leur peuple. Mais je crois que depuis l’exposition culte des Magiciens de la terre (1989), il y a une ouverture de plus en plus grande faite aux artistes originaires d’Afrique. Une fois que l’Occident s’est convaincu du fait que tout devait être mondialisé, elle a compris que, d’une manière ou d’une autre, une exposition qui se veut internationale doit faire un petite place à des artistes africains. A côté de cette dynamique, ce qui me paraît plus important est l’action de quelques galeristes, en France, en Allemagne, en Autriche et ailleurs, qui ouvrent leurs portes à des artistes africains. C’est un mouvement complémentaire qui me paraît aller vers une logique beaucoup plus forte.

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