La rumeur qui a voulu tuer Paul Biya

Yaoundé et Douala n’ont parlé que de ça ce week-end… De vendredi à dimanche, une rumeur affirmant que le Président camerounais Paul Biya serait mort en Suisse a fait tourner la tête des Camerounais du pays et de la diaspora. Jusqu’à ce qu’un communiqué de la présidence démente l’information et promette le retour rapide du Président parmi les siens. Décryptage.

Elle court, elle court la rumeur… et elle peut s’avérer dangereuse ! Le Cameroun en a fait les frais ce week-end. En effet, de vendredi à dimanche, le bruit a couru que le Président Paul Biya, en voyage en Europe, était mort… Les Camerounais du pays et de la diaspora se sont approprié cette nouvelle qui a été démentie dimanche soir par le biais d’un communiqué officiel de la présidence. « C’était une rumeur orale, qui s’est propagée très rapidement. On ne sait pas qui en est à l’origine. C’est la première fois qu’une telle rumeur est lancée sur le Président, tout le monde a été surpris », explique-t-on au service de presse de la présidence camerounaise. Seul précédent : en 1997, Le Messager avait fait état d’un malaise cardiaque dont aurait été victime Paul Biya au cours de la finale de la Coupe du Cameroun de football. Le gouvernement avait alors porté plainte contre le journal et son directeur de publication avait fait de la prison.

Cette fois-ci, difficile de savoir d’où est partie la vague de désinformation. Il semblerait qu’African Independent soit le premier site Internet à avoir mis le feu aux poudres. On y trouve effectivement une pleine page se rapportant à l’histoire… avec plusieurs versions contradictoires. La première, datée du samedi 5 juin, fait état du décès du Président dans un hôpital londonien dans la nuit du 4 au 5. La seconde, datée du 6 juin, dit que « Biya serait mort à l’hôtel Intercontinental, en Suisse ». « Certains sites confondent rumeurs et informations, ils colportent des ragots invérifiables », indique une source camerounaise bien informée. « Ce n’est plus la liberté de la presse mais du libertinage… Certains sites fourre-tout, qui n’ont pas de grilles de sélection de l’information, ont créé un climat propice à la propagation de la rumeur. Cela montre la nécessité d’une jurisprudence et d’un code d’éthique sur Internet. »

Week-end de folie

Par mail ou téléphone portable, la rumeur du prétendu décès a fait le tour de Douala et de Yaoundé en quelques heures, dès vendredi après-midi. « Pendant tout le week-end, on a parlé que de ça », note aujourd’hui Cameroon Tribune qui titre « Le week-end le plus fou ». « Il apparaît évident que certains facteurs déterminants ont favorisé la prolifération de cette information à travers l’opinion publique nationale », analyse quant à lui Mutations. « Le premier d’entre eux est sans nul doute l’âge du chef de l’Etat. À 71 ans révolus, il est clair que les spéculations vont bon train sur sa capacité physique à tenir les rênes du pays après 22 ans passés au pouvoir. (…) Et l’opacité totale qui règne autour de ses nombreux séjours privés à l’étranger, et notamment en Suisse, peut laisser libre cours à toutes sortes de conjectures pas toujours heureuses. »

Pour mettre fin à toutes les spéculations, le communiqué de la présidence, diffusé dimanche aux environs de 13h à la radio publique, s’est voulu bref : « Des rumeurs les plus fantaisistes et les plus malveillantes ont été répandues ces derniers temps, à l’intérieur comme à l’extérieur du Cameroun, sur l’état du Président de la République, dans le but de semer le désarroi et le doute dans l’esprit et les cœurs du Camerounais, voire au sein de la communauté internationale. La présidence de la République demande aux Camerounais et aux amis du Cameroun de n’accorder aucun crédit à de telles rumeurs dénuées de tout fondement, suscitées, alimentées et colportées par des individus et/ou des groupes d’individus irresponsables, manifestement aveuglés par de sombres desseins et peu soucieux du devenir du Cameroun et de son peuple. La présidence de la République rappelle que le chef de l’Etat est actuellement en Europe où il effectue un bref séjour privé. Il regagnera le Cameroun dans les prochains jours. »

Désinformation et manipulation

La présidence confirme que Paul Biya est bien en Europe depuis le 29 mai, dans le cadre d’un voyage privé. « D’ailleurs », nous confie une source proche du dossier, « l’information n’a pas été dissimulée. Le Président est client d’un hôtel connu et qui a pignon sur rue : L’Intercontinental. L’envoi du communiqué montre que la présidence a pris l’histoire au sérieux. Elle a considéré que, dans le contexte actuel, proche des présidentielles prévues en octobre prochain, ce n’était pas un canulard ou une blague entre copains. On n’est pas loin de la manipulation. Car je me suis rendu compte que lorsque la rumeur avait tendance à retomber, elle était relancée. Par qui ? On ne peut pas savoir. On a même inventé des pathologies, en disant que le Président avait été opéré de la prostate ! C’est une histoire complètement incroyable ! Dans un premier temps, le Président a dû minimiser les répercussions de la rumeur, c’est pour cela que le communiqué a un peu tardé. »

On retrouve la même idée de désinformation organisée dans certains journaux nationaux. « Il est évident que cette rumeur, qui est loin d’être spontanée, était destinée à jeter le trouble, à constituer à travers ses effets imaginés, un magma social délétère pouvant ouvrir la voie à toutes les déstabilisations », écrit Marie-Claire Nnana dans un éditorial de Cameroon Tribune. « Ni l’aspiration légitime au pouvoir politique, ni le rejet d’un pouvoir établi, ni le goût pour la tragi-comédie – en supposant qu’ils puissent être le mobile de ce grotesque montage – n’absolvent ses initiateurs. » Aujourd’hui, la présidence se veut rassurante : « Le Président reviendra très prochainement parmi nous et sa présence saura rassurer tout le monde ». Et calmer les esprits surchauffés.