La Règle d’or à l’aune de la compassion

Le 27 septembre dernier, au Sommet de la paix de Vancouver, au milieu des plus illustres conciliateurs de la planète — parmi lesquels des lauréats Nobel et des auteurs universellement acclamés — nous avons eu l’occasion d’inviter les gens du monde entier à redécouvrir la Règle d’or.

Par Karen Armstrong et Desmond Tutu

La Charte de la compassion a été rédigée par des intellectuels de premier plan provenant de nombreux horizons confessionnels. C’est est une initiative visant à restaurer non seulement une pensée de la compassion, mais aussi, et c’est plus important, une action compassionnelle au centre de la vie religieuse, morale et politique. La compassion, disposition de principe à nous mettre dans la peau de l’autre, est au cœur de tous les systèmes religieux et éthiques.

Pourquoi est-ce si important ?

L’une des tâches les plus urgentes qui se présentent à notre génération consiste à construire une communauté universelle dans laquelle hommes et femmes de toutes races, de toutes nations et idéologies pourront vivre ensemble en paix. La religion, qui devrait jouer un rôle de premier plan dans cette entreprise, est souvent considérée comme faisant partie elle-même du problème. Trop souvent, les voix de l’extrémisme étouffent celles de la bonté, de la patience et du respect mutuel. Et pourtant, les fondateurs de chacune des grandes traditions religieuses ont rejeté la violence de leur époque, se proposant de la remplacer par une éthique de la compassion.

Selon leur raisonnement, une éthique véritablement compassionnelle, incarnée par la Règle d’or, répond aux mieux aux intérêts des gens et à des exigences rationnelles. Lorsque la bible nous commande d' »aimer » l’étranger, elle ne parle pas de sentiments. Dans Lévitique, « amour » est un terme juridique: il était employé dans les traités internationaux, lorsque deux rois se promettaient soutien mutuel, assistance et loyauté et s’engageaient à veiller chacun aux intérêts de l’autre.

Dans notre village planétaire, tout le monde est notre voisin, aussi la Règle d’or est-elle devenue une nécessité urgente.

Invité par un païen à résumer toute la substance de l’enseignement judaïque tout en se tenant sur une jambe, Rabbi Hillel, un contemporain de Jésus, un peu plus âgé que lui, répondit: “Ce qui te répugne, ne le fais pas à ton voisin. Voilà toute la Torah – et tout le reste n’est que littérature”.

Le Dalaï Lama est encore plus économe lorsqu’il dit: “Ma religion est amour.”

Ces traditions nous montrent aussi que nous ne devons pas réserver notre bienveillance à ceux qui nous plaisent, ni à notre propre collectivité ethnique, nationale ou idéologique. Nous devons éprouver ce qu’un sage chinois appelait le jia’ ai, ou le souci de tous. Pratiqué avec assiduité –“tout le jour et tous les jours” comme Confucius le commande – il nous permet d’apprécier notre interdépendance profonde pour devenir pleinement humains.

Aujourd’hui, notre monde est dangereusement polarisé. Nous voyons que notre fonctionnement – politique, financier et écologique ne tient plus la route. Nous sommes liés les uns aux autres, socialement, économiquement et politiquement, plus que nous ne l’avons jamais été. Nos marchés financiers sont inextricablement interconnectés: lorsque l’un tombe, l’effet domino atteint le monde entier. Ce qui se produit en Afghanistan ou en Irak aujourd’hui pourrait fort bien avoir des répercussions à New York ou à Londres demain.

Mais nous avons le choix. Ou bien nous choisissons les tendances agressives et exclusives qui se sont fait jour dans de nombreuses traditions religieuses et laïques, ou bien nous allons vers ceux qui parlent de compassion, d’empathie, de respect et du “souci de tous”.

La Charte de la compassion sera lancée le 12 novembre. Il ne s’agit pas d’une simple pétition de principe; c’est avant tout battre le rappel pour réaliser une action créative, pratique et soutenue afin de répondre aux problèmes politiques, moraux, religieux, sociaux et culturels de notre temps.

Nous invitons chacun, non seulement à participer à une des nombreuses manifestations organisées autour du lancement de la Charte, mais aussi à la reprendre à son propre compte, à s’engager, à vie, à vivre la compassion.

Ne nous laissons pas bloquer par les souffrances du monde. Nous avons le pouvoir de travailler ensemble, résolument, pour le bien de l’humanité. Nous pouvons contrer l’extrémisme du désespoir que connaît notre époque. Nous sommes nombreux à avoir éprouvé le pouvoir de la compassion dans nos propres vies; nous savons comment un seul acte de bonté peut changer le cours d’une vie. L’histoire aussi nous montre comment les actes de quelques rares individus peuvent faire la différence.

Dans un monde qui semble parti sur une trajectoire insensée, ces actes, nous en avons besoin aujourd’hui.

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* Karen Armstrong est une ancienne religieuse, aujourd’hui historienne et écrivaine, lauréate en 2008 du TED Prize et en 2009 du Prix de la compassion de Common Ground. L’archevêque Desmond Tutu, militant sud-africain et lauréat du Prix Nobel a également reçu en 2002 le Prix de Search for Common Ground pour une vie entière consacrée à la paix. Voyez comment vous et votre communauté pouvez participer à l’effort en cours pour construire un monde de justice, d’équité et de compassion en allant sur www.charterforcompassion.org. Cet article, paru d’abord dans le Herald Times, a été écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).

Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 23 octobre 2009
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