La réélection prévisible de Paul Biya ou la face cachée du conservatisme politique en Afrique

A l’occasion des élections camerounaises, dont la plupart des observateurs et les opinions publiques s’accordent à dire, à tort ou à raison, que les résultats, la victoire de Biya et la défaite de l’opposition, sont connus d’avance, il est pertinent d’interroger les raisons qui poussent les Présidents africains à refuser l’alternance démocratique. Il est indispensable de dévoiler la source de la pulsion qui les entraîne à s’accrocher au pouvoir au moyen de la modification des constitutions et au prix d’un électoralisme qui, reconduisant en fait des dictatures, bloque les horizons des populations comme au Gabon, au Togo, en Guinée Equatoriale, au Burkina Faso, ou au prix de la dévastation des pays et de leur reprise en main par les anciennes puissances coloniales comme en Côte d’Ivoire.

Au-delà des motifs politiques, souvent invoqués, relatifs à la stabilité de pays composés d’une mosaïque d’ethnies aux pulsions centrifuges, le blocage politique et le refus de l’alternance est-il déterminé par d’obscures raisons ? Le motif de la stabilité n’est-il qu’un prétexte permettant de préserver l’ordre établi sur la base d’un tissu économique maillé et dominé par les intérêts particuliers des élites politiques au pouvoir et de leurs partenaires : les entreprises et milieux d’affaires étrangers ? Quels sont les dessous du conservatisme politique africain ? Superstructure de l’économie de marché qui permet à tout le monde de gagner de l’argent, d’acquérir des richesses et d’exercer par elles une influence politique, la démocratie effraierait-elle les élites politiques africaines parce qu’elle menacerait à terme leur monopole exclusif sur le tissu économique et le grand commerce, gage de leur pouvoir politique ? L’alternance démocratique serait-elle redoutée par les élites gouvernementales africaines parce que la perte du pouvoir conduirait à la perte des monopoles économiques sur lesquels se fonde leur puissance politique ? La résistance des aristocraties et royautés précoloniales africaines à la pénétration de l’économie de marché qui menaçait leur pouvoir par ses potentialités révolutionnaires, a été maintes fois soulignée par les historiens . L’enrichissement des hommes du commun était un danger politique qu’il fallait conjurer en leur interdisant de pratiquer le commerce et en empêchant l’économie de marché de pénétrer la société. Le combat des élites dirigeantes africaines contre le principe de l’alternance démocratique, contre la démocratie, superstructure de la libre entreprise, serait-il donc en fait un combat contre la diffusion de l’économie de marché qui saperait irréductiblement les bases de leur pouvoir en ouvrant au commun et à la paysannerie les voies de l’enrichissement personnel et de l’accumulation du capital ? S’agit-il de conserver le pouvoir politique pour garder la main sur les canaux d’enrichissement afin d’entretenir l’indigence et la pauvreté qui dépouillent les populations de leur influence politique ? Les formes perverties du libéralisme économique qu’appuyaient les partis uniques et les dictatures s’accommodaient des divers monopoles politiques sur le monde des affaires, monopoles qui renforçaient et entretenaient le pouvoir des élites politiques en empêchant une accumulation de richesse financière dans les mains des hommes du commun. Le maintien d’un bas niveau de vie au sein de la population satisferait ainsi un objectif politique dans les Etats africains! La réduction du pouvoir des Etats, le crédo de la libre entreprise et le déplacement du centre du pouvoir politique vers les sociétés civiles dans le nouvel ordre mondial, constitueraient-elles donc une menace mortelle que les oligarchies politiques africaines s’attachent à conjurer par le conservatisme politique?

Ce serait, par conséquent, juger naïvement que de considérer les réactions et résistances des classes politiques au pouvoir contre l’alternance démocratique comme une sagesse politique de dirigeants préoccupés de préserver la stabilité de leur pays ou comme un nouveau nationalisme soucieux de défendre, au profit des populations, les spécificités et l’indépendance des pays contre une nouvelle mainmise politique des anciennes puissances coloniales. Il ne serait pas pertinent d’appliquer à la situation la grille de lecture déformante de la lutte de l’Afrique contre le néocolonialisme. Il serait réducteur de considérer le mouvement de démocratisation de l’Afrique comme une tentative de restructuration de la domination économique et politique occidentale, comme un simple ajustement structurel de la domination coloniale et comme le nouveau masque du néocolonialisme qui légitimerait le conservatisme antidémocratique des pouvoirs africains.

Ici semble en effet se rejouer un nouvel acte de la résistance séculaire des élites politiques africaines contre la diffusion de l’économie de marché et de ses valeurs dans le reste de la société ; diffusion qui menaçait de saper les bases de leur pouvoir en ouvrant les portes de l’enrichissement personnel aux hommes du commun. Le monopole traditionnel des élites politiques précoloniales des sociétés lignagères sur le commerce à longue distance, assise de leur pouvoir politique, a été reconduit dans les Etats postcoloniaux. Tirant parti de leur position d’intermédiaires entre les deux mondes et de leurs ouvertures sur les marchés extérieurs et le grand commerce, les élites politiques africaines, se sont accaparé les canaux de l’accumulation du capital au détriment des populations dans un contexte historique et politique différent. Les dictatures et les partis uniques postcoloniaux avaient permis de réinsérer dans la modernité un dispositif politique qui assurait la reproduction du pouvoir des élites gouvernantes : la mainmise sur le commerce à longue distance et la maîtrise des canaux d’accumulation du capital et d’enrichissement, source de pouvoir politique. Les nouvelles élites politiques africaines se sont pour la plupart, consciemment ou inconsciemment, réapproprié ce dispositif précolonial de pouvoir qui avait cours dans les sociétés lignagères. La fièvre affairiste des présidents de la république africains, traduit cette mainmise à finalité politique des élites dirigeantes sur le grand commerce à l’intérieur du continent. Le retour en force contextuel de l’économie de marché et de la démocratie qui en est l’expression politique, menace cet ordre établi. La poussée conservatrice antidémocratique en Afrique, qui prend souvent la forme de l’électoralisme sans reculer pour autant devant les manipulations électorales et la brutalité répressive contre l’opposition, semble s’inscrire dans la continuité historique de la résistance à la démocratisation du commerce et à la pénétration de l’économie de marché dans le corps social.

Car ce que la démocratie et l’alternance du pouvoir risquent d’ébranler c’est un double monopole sur les canaux d’accumulation du capital et l’interdiction de l’enrichissement du commun dont la mainmise sur le pouvoir politique constitue la garantie. La conservation du pouvoir assure ici la maîtrise d’une superstructure qui permet de pérenniser une structure économique maillée par les intérêts et les affaires des classes politiques associées aux milieux d’affaires étrangers. Le conservatisme politique africain est donc déterminé par les intérêts économiques et politiques des élites dirigeantes et leurs clientèles. Le combat contre la démocratie et le refus de l’alternance par les oligarchies politiques qui se partagent le monopole du commerce à longue distance et du grand commerce intérieur avec les milieux d’affaires étrangers, est un combat contre la démocratisation du commerce et l’enrichissement possible des hommes du commun. Il s’agit de bloquer la diffusion de l’économie de marché et de la libre entreprise dans le reste de la société pour conserver le monopole des canaux de l’accumulation du capital afin de soustraire aux populations l’influence politique que permettrait l’enrichissement de la majorité. L’attitude coutumière des élites politiques africaines qui consiste, bien souvent, à ne pas se soucier d’investir les revenus de l’Etat dans les infrastructures et dans le capital humain, à éviter d’utiliser les ressources publiques pour produire de la plus value afin de promouvoir le bien-être collectif, semble relever d’un choix politique dont l’objectif est d’entretenir une économie de subsistance au niveau de la paysannerie qui constitue la majorité de la population. L’habitude gouvernementale qui consiste à gaspiller les ressources publiques dans l’ostentation et dans l’acquisition personnelle de biens de prestige inutiles, donne du crédit à l’hypothèse de la stratégie politique délibérée d’appauvrissement des populations qui permet de les maintenir dans une logique de survie afin de les dépouiller de toute influence sur le pouvoir politique.

De ce point de vue, l’électoralisme, dont Paul Biya et ses compères sont devenus les spécialistes, doit être appréhendé comme une récupération du mouvement démocratique qui leur permet de conserver le pouvoir pour servir leurs intérêts économiques et matériels personnels et pour reconduire la logique de l’appauvrissement collectif qui entretient leur pouvoir. Les résistances irrationnelles à mort, à la manière de Gbagbo, contre l’alternance démocratique sont loin d’être un nationalisme héroïque qui combat une agression étrangère. Il faut plutôt y voir les réactions suicidaires d’un conservatisme politique cupide qui préfère incendier la maison commune par un égoïsme monstrueux dès lors que les jeux sont faits à son détriment. Et la reconquête du pouvoir, fut-ce au prix de la guerre civile , par les élites d’opposition, reconquête qui voit souvent renaître les luttes intestines entre les élites ethniques pour la conservation du pouvoir politique afin de garantir les avantages matériels et économiques afférents, ne peut pas non plus être perçue comme un triomphe de la démocratie et comme le gage de l’instauration d’un nouvel ordre fondé sur la mise en œuvre d’une économie de production industrielle centrée sur la prospérité des populations.

Taillé pour cette fin, le pouvoir postcolonial africain a relayé la dépendance économique des Etats africains envers les anciennes puissances colonisatrices. Mais les élites politiques africaines liées aux milieux d’affaires étrangers et aux marchés extérieurs se sont surtout servi du pouvoir d’Etat pour exploiter économiquement les populations afin de les dominer politiquement. Invoqué pour justifier le refus de l’alternance démocratique en Afrique, l’argument du maintien de la stabilité de pays composés par une mosaïque d’ethnies est un prétexte. La mainmise d’une élite inamovible sur le pouvoir politique, garantit, en réalité, la continuité d’un ordre endogène de domination économique et de paupérisation dont l’appauvrissement des populations et leur mal-être continus sont les signes les plus patents. Au Cameroun comme en Guinée équatoriale, au Togo, au Gabon, en Côte d’Ivoire, ou en Angola, en Tunisie comme en Egypte, les populations se préoccupent de survivre au quotidien en face de présidents de la république scandaleusement riches et d’une élite politique qui roule carrosse ! En réalité, la stabilité, invoquée comme motif du refus de l’alternance démocratique et du maintien d’un pouvoir fort au Cameroun ou ailleurs en Afrique, est celle de l’instauration d’un rapport de forces relativement stable entre les différentes élites dominantes qui se disputent le gâteau contre les populations. Le monopole politique des élites entretient les monopoles économiques qui empêchent le bien-être et l’élévation du niveau de vie des hommes du commun auxquels est ainsi arrachée la puissance politique. L’enjeu fondamental de la démocratie et de l’alternance du pouvoir consiste donc à permettre aux populations de s’approprier le pouvoir économique en vue de reconquérir une influence et une puissance politique. Il s’agit d’ouvrir au commun et à la paysannerie l’accès au commerce à longue distance et aux possibilités d’accumulation du capital. Tel devrait être l’un des objectifs des nouvelles législations des parlements africains dans les sociétés démocratiques ouvertes à la concurrence des talents et à la libre entreprise. Le but lointain de cette révolution démocratique est de changer de société. Il s’agit de passer d’une économie de commerce à une économie industrielle de production à partir du travail et de l’accumulation du capital dans une société dont les populations se seront réapproprié l’économie et la politique.

Dr Dieth Alexis. Vienne. Autriche