« La RDC est assise sur une poudrière »

Des élections reportées, une transition au point mort, un Président et quatre vice-présidents, dont d’anciens chefs de guerre, une Commission électorale noyautée par le pouvoir, une communauté internationale naïve ou complice, la guerre à l’Est du pays : le contexte politique congolais est des plus troubles. Paul Nsapu, président de l’ONG La Ligue des électeurs, de passage à Paris, lève le voile sur un imbroglio militaro-politique explosif.

Où va la République démocratique du Congo ? Installée dans une transition politique qui aurait dû s’achever le 30 juin dernier avec des élections, dont tout le monde savait qu’elles n’allaient pas avoir lieu, le pays surfe sur une vague de faux semblants. Les dirigeants, un Président et quatre vice-présidents, n’ont plus qu’un an pour organiser les élections. Or rien n’a été fait jusque-là, selon Paul Nsapu, président de l’ONG la Ligue des électeurs. Activiste des droits de l’Homme depuis près de 15 ans en RDC, il est le coordinateur national du réseau national pour l’observation et la surveillance des élections au Congo et le porte-parole du mécanisme de concertation entre la Commission électorale indépendante (CEI) et la société civile. Aujourd’hui menacé, il renonce à retourner sa veste et à trahir, comme on le lui demande, ses convictions.

Afrik.com : Pourquoi subissez-vous des menaces en RDC ?

Paul Nsapu
: Sur la question des droits de l’Homme et des élections, je pense que mes responsabilités ainsi que le rôle que je joue dans le mécanisme du Mouvement Associatif pour faire le contrepoids font peur aux décideurs. Bon nombre d’entre eux m’ont demandé de les rejoindre et de faire leur jeu. J’ai refusé, m’accrochant à mon engagement dans la défense des droits de l’Homme et ceux des électeurs congolais.

Afrik.com : De qui parlez-vous précisément quand vous parlez de « décideurs » ?

Paul Nsapu
: Je parle des gens au pouvoir. Ils m’ont à plusieurs reprises envoyé des émissaires pour m’offrir des postes qui pouvaient me permettre de gagner beaucoup d’argent. Mais il y a également eu des pressions politiques et diplomatiques. Certains diplomates en poste (pas tous) souhaitent laisser un bilan positif de leur passage en RDC en aidant à l’organisation des élections quels qu’en soient la qualité et l’enjeu pour la population congolaise. Certains, parmi les représentants de la communauté internationale, ferment les yeux sur la mauvaise façon de gérer le pays et le processus électoral. Certains m’ont également dit que si je ne marchais pas avec ceux qui gèrent les élections, ils allaient nous priver des moyens dont ils disposent pour le financement des activités d’éducation civique et électorale. De l’avis des défenseurs des droits de l’Homme, la justice est en train d’être sacrifiée sur l’autel du « retour de la Paix en RDC ».

Afrik.com : Comment se manifestent concrètement les menaces que vous avez subies ?

Paul Nsapu
: Quand quelqu’un est au pouvoir en Afrique, il s’entoure des gens de sa famille biologique et politique. Dès que ce beau monde des courtisans estime que vous êtes gênant pour le travail de leur mentor, ils se liguent pour vous neutraliser. S’en suivent alors des campagnes de dénigrement, des menaces de mort, des filatures exercées aussi bien sur vous que sur vos proches. C’est cette situation semblable que j’ai vécue à la fin des régimes Mobutu et Kabila I et que je revis aujourd’hui. En Afrique, si on veut vous avoir, on touche aux membres de votre famille, c’est un peu notre talon d’Achille, car elle reste très exposée. Certaines familles d’activistes ont été pillées. Des hommes en uniforme viennent les voir pour les interroger à votre sujet. On les menace armes à la main et on leur demande de vous conseiller d’arrêter vos activités et de vous taire sinon il pourrait arriver quelque chose…

Afrik.com : Ce sont des menaces à peine voilées…

Paul Nsapu
: Ceux qui sont au pouvoir vous attaquent même sur la place publique. On avait accusé indirectement les associations qui militent pour les droits de l’Homme d’être de mèche avec l’opposition qui appelait aux manifestations le 30 juin. Des responsables politiques, des parlementaires n’ont pas hésité à dire devant témoins que s’ils nous avaient vu dans ces manifestations, l’ordre avait été donné de nous abattre. En juin dernier, au lendemain des premières journées du recensement électoral à Kinshasa, des responsables des opérations électorales, qui n’avaient pas digéré nos critiques, nous ont nommément cité en mal et accusé de torpiller le processus électoral au cours de leurs réunions d’évaluation, en présence des témoins et représentants de la Monuc et de l’APEC. Mais je ne suis pas le seul visé. Les associations congolaises en paient le prix. Mon collègue, Pascal Kabangulu, le secrétaire exécutif de l’Organisation non gouvernementale (ONG) des droits de l’Homme « Héritier de la Justice », a été assassiné à Bukavu le 31 juillet dernier. Les militaires l’ont tiré de chez lui en pleine nuit et on l’a achevé devant les membres de sa famille. Il avait subi de nombreuses menaces auparavant. Beaucoup d’autres militants des droits de l’Homme comme Dismas Kitenge, Floribert Chebeya, Amigo Ngonde… sont toujours menacés pour leur activité.

Afrik.com : Le contexte politique en RDC, avec un Président et quatre vice-présidents, issus pour certains des rangs de la rébellion, peut-il être sain ?

Paul Nsapu
: La formule 1+4, un Président et quatre vice-présidents, regroupe autant de composantes et d’entités qui se faisaient autrefois la guerre. Chaque groupe rebelle avait sa propre administration, ses propres armées ou milices, ses propres services de police et de sécurité. En venant à Kinshasa après les négociations politiques en Afrique du Sud, presque tout le monde a infiltré la capitale de ses courtisans et miliciens. Donc, tant que nous n’aurons pas réalisé l’unification de l’armée, tant que nous n’aurons pas brassé les groupes, tant que nous n’aurons pas restauré l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire, les élections restent une équation à plusieurs inconnues.

Afrik.com : Par quel groupe êtes-vous menacé ?

Paul Nsapu
: A Kinshasa, on ne sait jamais d’où peut venir le coup, puisqu’il n’y a pas d’unité de commandement. Tant que vous contredisez une des composantes au pouvoir ou une autorité représentant une de ces composantes, vous êtes menacé d’une manière ou d’une autre. On ne fait donc pas de distinction. Mais pour la question des élections, les menaces viennent des personnes proches de la commission électorale et de ceux qui les soutiennent dans les autres sphères du pouvoir. Sachant que la CEI est dirigée par les délégués du pouvoir qui ont politisé l’organe. Les élections en RDC vont coûter très cher. La communauté internationale est en train de payer la facture pour cela. Beaucoup y voient là une belle opportunité financière.

Afrik.com : Y a-t-il un bon suivi de cette manne financière de la communauté internationale ?

Paul Nsapu
: Il y a une bonne partie des moyens financiers qui a été mise à disposition, mais on ne sent pas, de la part de la communauté internationale, un contrôle sérieux de cette manne financière. Il y a une certaine légèreté dans la manière de suivre cette préparation des élections. Elle a effectivement mis en place un mécanisme, mais les animateurs congolais ont développé des stratégies pour récupérer les fonds et les utiliser à leur guise. Il n’y a pas de rapport de dépenses transparent en matière de préparation des élections. Nous constatons également une légèreté dans le recrutement des experts ou des ONG internationales sensés aider les Congolais à organiser les élections. Il y a une certaine complaisance, une bonne partie de l’argent est dépensée avec les personnes au pouvoir. On fait semblant de faire avancer le processus mais rien n’est fait concrètement. C’est l’affairisme le plus total. La machine est budgétivore, mais le travail sérieux, comme l’éduction civique et électorale, n’est pas fait.

Afrik.com : Quelles sont exactement les grandes forces politiques en présence ?

Paul Nsapu
: Peut-être pas les plus grandes, mais celles qui se sont imposées par les armes. On peut citer : le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RDC), que l’on accuse d’être proche du Rwanda, et qui a pour leader le vice-président Azaria Ruberwa. Il y a aussi le Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, actuellement vice-président, il serait soutenu par les ex-Forces armées zaïroises et par certains pays limitrophes. Il y a également le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Développement (PPRD), le parti du chef de l’Etat, issu de l’ex-gouvernement de Laurent Désiré Kabila. Ce parti jouit du soutien de l’Angola et du Zimbabwe. La quatrième composante a avoir eu une petite part du gâteau du pouvoir est l’opposition politique non armée. Une composante totalement infiltrée par l’ex-gouvernement. Il y a enfin la société civile. Mais une société civile de façade, caporalisée par ceux qui avaient pris les armes. Une société civile qui n’existe que sur papier et qui n’a aucune assise réelle dans la population. A côté de ces quatre entités, il y a ceux qui ne participent pas au pouvoir mais dont il faut tenir compte. Il s’agit, pour les forces politiques, de l’UDPS (Union pour la Démocratie et le Progrès Social, ndlr), le PALU (Parti Lumumbiste Unifié, ndlr), le G 14 (groupement des formations de l’opposition, ndlr), l’USC (Union socialiste congolaise, ndlr), l’ULD (Union des libéraux pour la démocratie, ndlr) et leurs alliés. Pour la société civile, il y a les associations des droits de l’Homme, les confessions religieuses, les syndicats et les associations féminines.

Afrik.com : Pourquoi les élections du 30 juin dernier n’ont pas eu lieu ?

Paul Nsapu
: Avec les accords de paix, une période de transition n’excédant pas 36 mois avait été fixée. Elle aurait dû initialement se solder au bout de deux ans, le 30 juin dernier, par des élections. Une disposition prévoyait toutefois que si, au 30 juin 2005, il y avait des problèmes quant à l’organisation desdites élections, on pouvait prolonger cette transition pour une période de 6 mois renouvelable une fois. Or, nous avons passé deux ans sans que l’on ait constaté une volonté manifeste d’atteindre les objectifs de la transition (comme la réunification de l’armée par exemple, ndlr). Les autorités politiques ont passé le plus clair de leur temps à monter des stratégies de blocage et de défense de leurs intérêts égoïstes. Aujourd’hui, nous sommes dans la dernière ligne droite. Nous devons organiser le scrutin, au plus tard, le 30 juin 2006, sinon c’est le vide juridique et le discrédit total sur ceux qui sont au pouvoir.

Afrik.com : Avec la situation à l’Est, le pari de la paix n’est toujours pas gagné dans le pays. La situation n’est-elle pas fortement préjudiciable à la tenue de quelconques élections ?

Paul Nsapu
: L’insécurité se porte malheureusement très bien dans l’Est du pays. Et, à l’Ouest, l’ex-gouvernement a aussi ses roitelets, ex-gouverneurs de province qui n’acceptent pas le débat contradictoire. Aucune campagne électorale n’est possible dans ces conditions. C’est un mauvais présage pour les élections. On risque d’assister à une mascarade de scrutin. Ils vont se retrouver une fois de plus avec les rênes du pays, alors qu’ils ne sont pas portés par la population qui les considère comme les bourreaux du peuple. Ils sont tout de même à l’origine de la mort de près de 4 millions d’entre nous. De toutes les façons, dites-moi dans quel pays, en Afrique, les personnes pilotant la transition ont perdu les élections ?

Afrik.com : A l’approche de la date butoir, chacun n’essaie-t-il pas de tirer la couverture à lui ?

Paul Nsapu
: Il n’y a pas de cohésion gouvernementale. Et il n’y a pas de cohésion au sein du Parlement puisqu’il n’y a eu aucune élection pour choisir les parlementaires. Chacun veut soigner sa petite chapelle et cherche à grappiller un peu plus de pouvoir ou d’argent pour acheter les consciences et contrôler la machine électorale. Kinshasa est assise sur une sorte de poudrière, sans compter les conflits à l’intérieur du pays qui peuvent réserver de mauvaises surprises.

Afrik.com : La situation semble être un inextricable jeu d’intrigues. Peut-on se montrer optimiste ?

Paul Nsapu
: L’espoir est permis tant qu’il existe une population déterminée face à des dirigeants qui ne sont là que pour leurs propres intérêts. Il y a, dans tout citoyen, la flamme d’une opposition pacifique qui peut donner du fil à retordre à tout dirigeant qui veut imposer une pensée unique ou une dictature. Le problème réside, en revanche, dans la communauté internationale qui est presque naïve, ou qui connaît la situation et s’évertue à faire semblant. Quand les émissaires internationaux arrivent à Kinshasa pour rencontrer les composantes de la société civile, les Congolais les bernent facilement. Le pouvoir sur place s’organise pour faire défiler les gens qui communient à la même pensée ou qui appartiennent au même giron politique.

Afrik.com : Si la société civile officielle est infiltrée, où peut-on trouver la véritable société civile ?

Paul Nsapu
: On peut la trouver dans des confessions religieuses sérieuses, dans des ONG, dans des syndicats, dans les associations féminines. Malheureusement, ils sont subtilement tous écartés au moment des négociations.

Afrik.com : Quel scénario voyez-vous pour cette transition ?

Paul Nsapu
: On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. Il reste toutefois assez flou. Toutes les personnes au pouvoir ont un dénominateur commun : celui d’avoir utilisé la force pour arriver là où elles sont. Le cas de la RDC est suivi par la Cour pénale internationale pour de graves violations des droits de l’Homme. Il y a des noms de cités. Pour ces personnes, il s’agit dès lors de rester le plus longtemps possible au pouvoir pour se protéger des poursuites judiciaires. Or, la pression populaire et internationale étant, les élections sont inévitables. Peut-être chercheront-elles à faire une coalition pour organiser des élections biaisées afin que l’avant élection égale l’après l’élection. Reste la réaction de la population, qui refuse que ces dirigeants-là continuent à prendre le pays et la population en otage. D’un autre côté, on peut également s’acheminer vers une décomposition de la situation où chacun reprend les armes.