La quête d’Afrique de Diawara

Manthia Diawara, directeur du Département des Etudes africaines et de l’Institut des Affaires africaines afro-américaines à l’Université de New York, dresse un tableau sans concession de l’Afrique. Et propose des solutions originales. Interview.

L’Afrique a trop souffert de la guerre froide. Ses indépendances ont été mises mal par une guerre qui ne la concernait pas. Pour Manthia Diawara, la sortie de crise se trouve dans la modernisation, la laïcité et le respect de la liberté individuelle. L’Afrique fantasmée doit trouver sa place, selon lui, aux musées.

Afrik : Comment définiriez-vous l’afropessimisme et qui en sont les principales figures ?

Manthia Diawara : L’afropessimisme est dû a un manque de confiance en nous-mêmes. Nos intellectuels et les spécialistes de l’Afrique ont intériorisé le stéréotypes de l’Afrique et de l’Africain comme incapable de créativité, d’ordre, et d’initiative. Ils ont alors transformé en art et science ces images négatives du continent. L’afropessimisme c’est aussi ce qui se vend en Occident comme image de l’Afrique. Cela conforte les Européens dans leur complexe de supériorité.

Afrik : Vous imputez le grand saut en arrière de l’Afrique à la guerre froide ?

Manthia Diawara : La guerre froide est derrière les premiers coups d’Etat en Afrique et en Amérique latine. La guerre froide a coopté l’idéologie nationaliste en Afrique pour la remplacer par les idéologies du communisme ou du capitalisme. A partir de 1964, les révolutions africaines et les indépendances avaient perdu leur sens, et le camp des non-alignés de Bandung n’agissait plus sur nos dirigeants politiques.

Afrik : A un moment, vous dites que « je me demande souvent pourquoi nous n’avons pas placé nos traditions dans des musées et des centres folkloriques.. » Croyez-vous que l’Afrique peut se débarrasser de ses « croyances séculaires »?

Manthia Diawara. Oui. Les Africains ne sont pas si différents des autres peuples (les Romains, les juifs, les Japonais, les Français) qui, par le passé avaient des traditions et coutumes encombrantes (habillement, sorcellerie, rite, etc.) Je ne propose pas ici un tabula rasa de nos cultures. Je mets simplement en garde mes frères et soeurs contres des notions fixes de la tradition.

Afrik : Existe-t-il une identité africaine ou est-ce un mythe ?

Manthia Diawara : Il y a des identités africaines. Elles ne sont pas fixes. Il y a toujours un désir de diversités des identités et des désirs diverses.

Afrik : Pensez-vous réellement que la francophonie est une aliénation dont les Africains doivent s’en débarrasser ?

Manthia Diawara : Je pense que la Francophonie, l’Africaphonie, lArabophonie, ou l’Anglophonie sont des outils de communication qu’il faut se garder de fétichiser. Il ne faut pas qu’on se limite à la seule la Francophonie comme outil de communication et véhicule de nos cultures. Je suis contre une Francophonie qui s’attèle a ériger des murs entres des peuples au nom de la langue; qui refuse la critique; et qui est impérialiste.

Afrik : L’écrivain algérien Kateb Yacine dit que la langue française est un tribu de guerre. Vous, vous voulez inventer une autre langue. Laquelle ?

Manthia Diawara : Je comprends bien ce que Kateb Yacine veut dire par cette citation. Nous devons plutôt considérer la francophonie comme un don, a l’instar de toutes les langues. Moi, je demande une autre francophonie pour que la France ne soit pas toujours le centre du monde; une autre francophonie pour défendre nos intérêts. Pour ce faire, vous voyez bien qu’on ne peut pas rester dans la Francophonie comme telle. Il nous faut inventer une autre langue pleine d’emprunts de toutes les langues et systèmes de significations a notre portée. Nous ne devons plus défendre la Francophone; nous devons déchirer cette langue, la coudre a notre manière avec nos morceaux de tissus; la cannibaliser, et la réapproprier pour bien mener nos travaux scientifiques, artistiques, et culturels.

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