La prêtresse acholie est de retour

Alice Lakwena, la prêtresse acholie, l’une des plus célèbre ex-rebelle ougandaise, réfugiée au Kenya depuis 1987, a fait savoir qu’elle souhaitait rentrer chez elle. Un souhait partagé par son ancien ennemi, le Président Yoweri Museveni, qui entend par ce retour promouvoir la réconciliation nationale.

Alice Lakwena en a assez du camp de réfugiés de Ifo, au Kenya, où elle vit depuis plus de 15 ans. La prêtresse acholie (l’une des ethnies de l’Ouganda), plus célèbre ex-rebelle ougandaise, souhaiterait retourner dans son pays. C’est ce qu’ont annoncé les membres de la Commission d’amnistie et les officiels du gouvernement ougandais qui sont allés lui rendre visite il y a deux semaines. « Nous lui avons parlé, elle nous a dit qu’elle était prête et qu’elle voulait revenir à la maison », a expliqué Francis Lagony, le porte-parole de la Commission d’amnistie. Dans les années 1980, la jeune femme, alors âgée d’une trentaine d’années, a levé un groupe de combattants dans le nord de l’Ouganda pour lutter contre le général Museveni. Celui-ci venait d’accéder au pouvoir par la force, en renversant le « conseil militaire » d’officiers acholis qui venait lui-même de destituer le dictateur Milton Obote.

Au plus fort de sa puissance, la chef rebelle a commandé près de 7 000 hommes et femmes dans la brousse ougandaise. Un exploit sans doute improbable sans ses pouvoirs d’« ajwaka » (guérisseuse, médium en langue acholie). Alice Auma, de son vrai nom, prétendait en effet avoir reçu l’ordre de créer cette armée par un esprit appelé « Lakwena ». Un esprit qui, avec d’autres – des Etats-Unis, de Corée, du Zaïre, ainsi que des esprits islamiques et acholis – avait pris possession d’elle, explique Heike Behrend, qui a étudié dix années durant le mouvement du Saint-Esprit. La mission de la jeune femme, ordonnée par le Saint-Esprit : annoncer le jugement dernier et la possibilité pour les pécheurs de se racheter en la rejoignant dans son combat.

Une protection contre les balles

Un programme qui a conquis des ex-soldats et des combattants d’autres mouvements rebelles, mais également « des instituteurs, des professeurs, des hommes d’affaires, un ancien ministre, des jeunes filles et des femmes », selon Heike Behrend. L’ethnologue allemande explique même avoir pensé renoncer à ses recherches, par crainte de véhiculer « des stéréotypes trop proches de certaines images coloniales des ‘sauvages’ violents et guerriers ». Elle mènera finalement son étude à terme, pour mieux comprendre comment des hommes et des femmes ont pu s’engager aux côtés de cette prêtresse que des esprits cartésiens ne considéreraient pas autrement que comme une illuminée.

Le combat d’Alice Lakwena était tourné contre le général Museveni et son armée, mais également contre les esprits du mal qui pouvaient habiter ses propres combattants. Alors, pour intégrer le Mouvement, ces derniers devaient se soumettre à un rite de purification afin de ne plus être sujets aux sortilèges. Un rite conclut par une promesse faite sur la Bible qu’ils ne se livreraient à aucune forme de sorcellerie. La chef militaire finissait par asperger ses combattants d’une eau qui leur assurait la protection des esprits, même contre les balles. Si l’un d’eux venait à mourir au combat, c’est qu’il n’avait pas respecté les 20 commandements de sa Sainteté le Lakwena. Certains de ces commandements renvoyaient au Décalogue, mais d’autres avaient été édictés par Alice Lakwena elle-même, explique le journaliste Michel Arseneault.

D’Alice Lakwena à Joseph Kony

Le Mouvement du Saint-Esprit n’a été un danger pour les forces gouvernementales qu’une petite année, de 1986 à 1987. Mais sa chef a laissé une forte image, positive ou négative, dans l’esprit des Ougandais. Si bien que le gouvernement a tenté à plusieurs reprises d’organiser son retour pour promouvoir la réconciliation nationale. Notamment avec les populations acholies du nord, sur lesquelles Alice Lakwena s’était appuyée, en 1986, et sur lesquelles s’appuie aujourd’hui l’Armée de résistance du Seigneur (ARS). Lorsqu’elle fut défaite, en novembre 1987, près de Jinja, certains de ses hommes ont trouvé refuge avec elle au Kenya. Mais de nombreux autres ont rejoint le mystérieux Joseph Kony, qui prétendait être son proche parent – le père d’Alice, qui a pris sa suite pendant quelques mois, après sa fuite, assure qu’il n’existe aucun lien de parenté entre Joseph Kony et sa fille. Le nom de son mouvement changera à plusieurs reprises, pour s’installer dans la durée comme la sanguinaire Armée de résistance du Seigneur.

Le gouvernement ougandais a voté une loi qui offre l’immunité et un petit pécule à tous les combattants de l’ARS qui rendraient leurs armes aux forces régulières. « En organisant le retour d’Alice Lakwena, le gouvernement espère sans doute encourager ces rebelles à se rendre. Mais la loi qui est censée le leur permettre est hypocrite car aucun terrain, où ces rebelles pourraient se rendre sans danger, n’a été déterminé. Et si des redditions de combattants sont périodiquement rapportées par la presse, nombre d’entre eux sont abattus avant d’arriver à bon port », explique Tim Cocks, correspondant en Ouganda de l’Agence Reuters. D’autre part, l’ARS a rapidement perdu le soutien des civils, qui étaient devenus des victimes. Pour assurer son renouvellement, le mouvement a donc fait de l’enlèvement et de la transformation de jeunes enfants en soldats sa spécialité. La majorité des populations du nord vivent aujourd’hui dans des camps de déplacés, appelés « villages protégés », qui peuvent recueillir jusqu’à 50 000 personnes.

Le gouvernement ougandais, qui avait déjà approché Alice Lakwena en 1999, sans succès, reste néanmoins convaincu de la nécessité de l’avoir à ses côtés. Si bien qu’aujourd’hui, la réfugiée impose ses conditions. Selon l’hebdomadaire The East African, elle aurait réclamé l’équivalent de 50 000 dollars pour pouvoir se réinstaller en Ouganda. Dans les faubourgs de Kampala si possible. Après plus de 16 ans d’exil, la prêtresse a encore des revendications politiques. Elle aurait demandé à rencontrer son ancien ennemi, le Président Yoweri Museveni, avant tout retour sur sa terre natale. Ainsi que l’assurance que le gouvernement apporterait une compensation aux populations du nord qui ont souffert de la guerre.