La poésie consciente d’Henri-David Kala Lobé

Henri-David Kala Lobé

Amalgame Négro 2Kest le second recueil poétique de la trilogie d’Henri-David Kala Lobé. Partagé entre la révolte, la nostalgie et la sensualité féminine, l’écrivain poète camerounais nourrit un style savoureusement éclectique. Homme de culture, il nous fait partager son art et revient sur l’importance d’une culture trop souvent considérée en Afrique comme la cinquième roue du carrosse.

Un peu de poésie dans un monde de brutes ? Amalgame Négro 2K, le deuxième volet de la trilogie poétique de Henri-David Kala-Lobé, caresse les mots, certes, mais va plus loin. Profond moyen d’expression, son œuvre, oscillant entre nostalgie, révolte et imagerie féminine, utilise de nombreux styles de poésie. Œuvre de l’esprit, mais aussi œuvre pédagogique et culturelle, l’auteur nous gratifie en seconde partie du recueil de tout un précis sur les apports nègres au creuset de la culture universelle, qui sonne comme une bien utile revendication identitaire.

Afrik.com : Pourquoi avoir appelé votre recueil “Amalgame Négro ” ?

Henri-David Kala Lobé :
Imbroglio Negro, l’un des titres de l’écrivain ( oir américain, ndlr) Chester Himes, me plaisait beaucoup. Puis “ Amalgame ”, parce que cela renvoie aux différents styles d’écriture qu’on trouve dans le recueil : de la poésie en vers ou en prose, rimée, pas rimée. Au niveau de la thématique également, c’est très varié.

Afrik : On trouve justement différents styles tout au long de votre livre. Ce qui, pour le profane, est un peu déroutant parce qu’on nous apprend à l’école que la poésie est un art très codifié reposant avant tout sur la rime ou la structure (quatrain, sonnet ou alexandrin…). Quelle serait votre définition de la poésie ?

Henri-David Kala Lobé :
C’est une question très difficile. C’est vrai que la poésie est très codifiée. Il ne s’agit pas d’écrire n’importe quoi de n’importe quelle manière. Tout l’art de la technique rhétorique vient d’abord de la poésie, même chez les Grecs, il ne faut pas l’oublier. La poésie était avant tout un moyen de communication entre l’humain et l’au-delà. Quelles que soient les époques, la poésie a toujours répondu à une telle exigence sur le plan technique. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une seule façon de codifier la poésie. La poésie anglaise, pourtant beaucoup moins proche du latin que le français, a par exemple conservé la structure latine de scansion, contrairement à la poésie française. Personnellement, je n’ai pas envie d’être prisonnier d’un style ou d’une thématique. Car pour moi, la poésie fait partie des sentiments qu’on a en soi, qui rejaillissent et qu’on a envie de montrer. De la même manière que mes sentiments peuvent varier aux différents moments de la journée, ma poésie varie de la sorte. Dire qu’il faut absolument avoir une unité de style me semble aberrant. D’une part, cela peut engendrer la monotonie. Et d’autre part, je ne pense pas que cette unité existe chez un auteur.

Afrik : Vous êtes également journaliste. Pourquoi ressentez-vous le besoin de vous exprimer à travers la poésie ?

Henri-David Kala Lobé :
D’abord parce que j’ai commencé par la poésie. Dans le journalisme, on est prisonnier d’un espace. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que celui qu’on me proposait ne me suffisait pas. Et puis qu’il y a certaines choses que je ne désirais pas écrire.

Afrik : Quand on lit Amalgame Negro, on se rend compte que la Femme est au centre de l’oeuvre…

Henri-David Kala Lobé :
Oui, parce que je suis un homme ! (rires) C’est vrai que le recueil parle beaucoup de femmes, mais de différentes façons. On trouve des textes, comme “ Le temple des femmes ”, qui ont une vision très solennelle de la femme, et d’autres qui sont beaucoup plus charnels et sensuels.

Afrik : On a l’impression que dans vos textes, vous oscillez entre nostalgie, sensualité et révolte…

Henri-David Kala Lobé :
Tout à fait. Nostalgie, parce qu’il y a toujours cette part en nous du paradis perdu que l’on cherche tous. Révolte, parce qu’effectivement il y a énormément de choses révoltantes ici-bas. Des choses dont je me révolte par l’écrit. C’est une autre forme d’engagement à celle d’aller manifester dans les rues. Une démarche moins violente. Et puis sensualité, pour « le repos du guerrier ».

Afrik : Par rapport à cette révolte, on a l’impression, qu’en filigrane, vous reprochez à la jeunesse d’aujourd’hui de ne pas être assez militante et de ne plus avoir d’idéaux.

Henri-David Kala Lobé :
Toute jeunesse, quand elle arrive à “ maturité ”, a toujours l’impression que ses problèmes sont personnels et uniques. Or c’est faux : ce sont toujours les mêmes questions qui se posent. Maintenant, par rapport à la jeunesse noire en général, il est décevant de constater que son principal désir c’est l’argent. On a tous besoin d’argent ! Ce n’est pas un désir nouveau qui s’exprime. La société de consommation existe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le problème c’est qu’avant, il y avait beaucoup plus d’idéologie et moins de Noirs en prison. De nos jours, c’est le contraire. On en est au point où il y a un véritable culte de la prison chez les jeunes, alors qu’avant celui qui avait fait de la prison était considéré comme un râté. Ça n’a aucun sens. Ceci dit, je ne juge pas, je ne fais que constater.

Afrik : La deuxième partie de Amalgame Négro, qui n’est pas vraiment de la poésie, a une dimension plus pédagogique. Pour quelles raisons ?

Henri-David Kala Lobé :
Disons que je tenais à expliquer la démarche qui m’a amené à écrire le premier recueil, “ Vingt ans après ”, puis les suivants. En même temps, c’est aussi une manière de dire qu’il y a eu une histoire des Noirs – au delà de la traite -, dans laquelle nous devons dégager un certain nombre de faits. Nous sommes toujours le fruit d’une histoire et il faut bien prendre conscience que nous concourrons à l’Histoire. Je trouve que nous sommes trop focalisés sur l’actualité, sur l’immédiat. Nous ne prenons pas assez de recul sur le passé.

Afrik : Le poète est-il reconnu à sa juste valeur en Afrique ?

Henri-David Kala Lobé :
En Afrique, l’homme de culture, en général, n’est pas du tout reconnu. Il n’y a pas du tout de politique culturelle. Que ce soit le philosophe, le poète ou l’enseignant, c’est la même chose. Il existe une élite de gens qui ont voyagé et étudié un peu partout dans le monde, qui tient des discours soulignant l’inutilité d’une telle politique. Je considère que chacun possède le sens du beau, de l’esthétique, et je ne vois pas où est l’inutilité et où est l’utilité. Où en est-on aujourd’hui du développement de l’Afrique depuis les indépendances ? Le bilan est catastrophique. Et les hommes de culture ne sont en rien responsables de cette débâcle.

Afrik : Certains de vos poèmes semblent écrits pour une lecture publique…

Henri-David Kala Lobé :
Je travaille en ce moment à cela. Sur la lecture publique en tant que telle, et sur la lecture avec un support musical. Il est vrai que j’avais déjà dans l’idée, en les écrivant, de mettre certains poèmes en musique. Surtout de la musique dansante : du funk, du jazz, du reggae, de la samba, de la bossa… J’ai travaillé avec un ami musicien, le batteur Brice Wassi, et nous avons présenté, samedi dernier, un petit récital d’une dizaine de textes.

Afrik : Amalgame Négro est le second volet d’une trilogie. Pourquoi une trilogie ?

Henri-David Kala Lobé :
En réalité, ça s’est fait vraiment par hasard. A la sortie de mon premier livre Amalgame Négro 1K, un ami à Douala m’a demandé si je comptais me reposer sur mes lauriers. Il m’a dit de continuer alors que je pensais m’arrêter là. C’est comme ça que la trilogie s’est imposée à moi.

Afrik : Trouvez-vous normal que la culture ne fasse pas partie des dix priorités du Nepad ?

Henri-David Kala Lobé :
J’ai assisté à quelques conférences du Nepad. Je pense que c’est une attitude typiquement élitiste africaine, cet esprit un peu arrogant de grandes écoles, de ne pas avoir de discours sur la culture. Il faudrait peut-être que ces personnes se replongent dans la lecture de personnes comme Franz Fanon ! On ne peut pas construire une économie sans la culture. Sans cette considération, parler de développement est inutile. Je regrette le temps des débats entre universitaires et grandes écoles. J’ai l’impression que le Nepad a honte d’une culture traditionnelle. Traditionnelle oui, mais pas folklorique !

 Poème extrait du recueil Amalgame Negro 2K

A part of truth : zorro contre les zoos

Je hais les parqueurs d’animaux dans les zoos,

Qui par trop facilite la rime avec zozos.

Et ils nous font payer cet hypocrite spectacle

Hippocrate, cadeau d’une Nature, habitacle

D’immensités pures de gratuiteté,

Ingratitude d’être inférieurs,

Se voulant démiurges des Terres intérieures,

Qui préservent de la disparition

Espèces et races exterminées

Pour d’aucun, dominants déterminés,

Dont ils assurent la protection.

Quand le commerce de l’extermination

Précède celui de la conservation.

La Grande Prairie appartient aux occupants

Qui, des réserves Indigènes, se préoccupant,

Fument – avec irrévérence – le calumet de la Paix,

Après avoir enfariné la Hache de Guerre,

Laissant aux mémoires Squaws les splendeurs de naguère.

D’Harmonie de la Nature on s’occupait

Alors, quand l’Homme et l’Animal, espèces vitales,

Se regardaient et parlaient,

D’égal à égal.

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