La lutte des castes continue au Sénégal

 » La problématique des castes au Sénégal « . Tel était le thème de l’atelier organisé mercredi dernier à Dakar, par la coalition des Organisations non gouvernementales sénégalaises contre le racisme. Cette dernière entend combattre ce qu’elle considère comme un des grands fléaux africains. Décryptage.

La coalition des Organisations non gouvernementales (ONG) sénégalaises contre le racisme a organisé, mercredi à Dakar, un atelier de sensibilisation à la problématique des castes au Sénégal. L’événement était un prélude à la contribution du pays pour la conférence mondiale contre le racisme du 28 août au 7 septembre prochains à Durban, en Afrique du Sud.

 » L’atelier était un premier pas pour discuter du problème des castes. Car jusqu’ici, les multiples débats sur la question n’avaient pas servi à grand-chose « , déclare M.Omar Diop, secrétaire général de la coalition, dont l’objectif affiché est d’arriver à faire évoluer les mentalités au Sénégal. Pays où le phénomène des castes prend des proportions démesurées.

Mobilisation

Créée en novembre dernier, la coalition regroupe plus d’une trentaine d’ONG sénégalaises qui, toutes, oeuvrent pour les droits de l’homme. D’autres organismes, tels que la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (RADDHO) et le Comité national de pilotage du Sénégal (CNPS), se sont joints à elle pour défendre la cause.

L’atelier de mercredi dernier était l’occasion de poser le problème des castes, pour dépasser le cadre actuel dans lequel il s’inscrit. Celui des préjugés et de la discrimination. Un retour sur l’histoire montre en effet que les castes, telles qu’elles sont interprétées aujourd’hui, ne reflètent pas l’héritage que nous a légué l’Histoire.

Au Sénégal, ce sont les  » niégnos  » – ceux qui exercent des métiers manuels – et les griots – dont l’attribution est de chanter les louanges de leurs  » Nguer  » (nobles) au cours des cérémonies officielles -, qui souffrent le plus de cette discrimination. Une discrimination émanant des Wolofs, qui ne sont d’aucune caste et qui occupent la première place dans la hiérarchie sociale.

Retour aux sources

L’histoire du XIIIème siècle, avec la formation des castes sous le grand empire du Mali, est bien différente de celle qui prévaut de nos jours, soit huit siècles et demi plus tard. Sous le règne de Soumangourou, les forgerons étaient initialement très respectés, l’empereur étant lui-même forgeron. La victoire et l’avènement de Soundjata Keita au pouvoir changent la donne avec l’institution de clans.

Le nouveau monarque appelle tous ses généraux et dignitaires à fonder une société divisée en trente clans dont celui des hommes libres, appelés « Tontigui », celui des griots, celui des artisans dont les cordonniers et les forgerons, les « guiégnos  » ou encore, le clan des esclaves, les « wolosso ».

Excepté pour les esclaves, l’organisation de la société en clans n’était pas une hiérarchisation mais un partage des responsabilités. A ce titre un « Tontigui » n’était pas supérieur à un griot. Il n’avait simplement pas les mêmes fonctions sociales.

La tradition souligne d’ailleurs qu’il a fallu agrandir le clan des griots en leur adjoignant des familles de « Tontigui » pour que les dépositaires de l’Histoire et des traditions soient plus nombreux et que les chances que le nom du Mandé (ancien nom du Royaume du Mali) parvienne aux générations futures soient plus grandes.

L’interdiction de certains mariages interclaniques répondait au seul souci de sauvegarder la structure sociale et non pas à un critère de supériorité comme il est habituel de le faire croire aujourd’hui.

L’ethnie, moins importante que la caste

Le problème des castes, en Afrique en général et au Sénégal en particulier, est de plus en plus associé au racisme. La coalition des ONG sénégalaises a tenu à rappeler à travers l’atelier de ce mercredi que le principe de caste tel qu’il s’applique au Sénégal rappelle de façon criante le racisme.

 » Les problèmes ethniques sont moins importants que le problème des castes, au Sénégal « , souligne M. Diop. En effet, l’appartenance à une caste influence les choix politiques, la vie économique et même les mariages. Les castes sont des groupes héréditaires. Elles entretiennent entre elles des rapports hiérarchiques. Ainsi, un fils de griot ne pourra pas épouser la fille d’un forgeron, de même qu’un cordonnier n’aura jamais l’opportunité de devenir président de la République. Beaucoup de mariages ont ainsi été purement et simplement annulés, les familles se liguant contre de telles unions.

C’est le cas de Ourèye N, jeune sénégalaise de 27 ans qui vit à Paris depuis quatre ans.  » J’ai dû rompre avec l’homme que j’aime toujours, simplement parce qu’il était casté (griot, ndlr). Ma mère menaçait de se suicider si je me mariais avec lui. Je suis maintenant très malheureuse et j’ai peur de finir vieille fille, vu que je ne suis plus toute jeune. Ces histoires de castes ont brisé ma vie « .

Les marabouts montrent l’exemple

Ce sont ces coutumes dont la coalition des droits de l’homme tente de se départir en mettant l’accent sur leur côté absurde. Comme, par exemple, l’existence d’un cimetière exclusivement réservé aux gens de castes dans la région de Bakel (à l’Est du Sénégal).

Des conférences et table-rondes sont prévues à travers le pays, avant la conférence de Durban, pour toucher ceux qui n’ont pas facilement accès à l’information. L’atelier de mercredi dernier a par ailleurs suscité un brin d’espoir, notamment grâce à l’exemple de la confrérie Layéne dans laquelle il n’existe plus de castes, car les marabouts ont invité tous les fidèles à se marier entre eux.  » Une référence que la coalition ne cessera pas de citer pour encourager les autres confréries – très influentes – à faire de même « , soutient M. Omar Diop.

Au total, cette rencontre – qui était la première du genre – aura permis de mesurer l’ampleur de la tâche qui attend les associations qui s’aventurent dans le domaine, encore largement inexploré, voire tabou, des castes. Le tout pour que l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme prenne, enfin, tout son sens au Sénégal.

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