La Libye a les moyens de se reconstruire

La chute de Mouammar Kadhafi, le dirigeant libyen semble imminente. Les insurgés contrôleraient près de 80% de la capitale libyenne, Tripoli. Le Conseil national de transition (CNT), l’organe politique des rebelles se prépare à prendre le pouvoir. Aura-t-il les moyens d’instaurer la démocratie dans ce pays comme il le prétend? Éléments de réponse de Luis Martinez, politiste et spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient au Centre d’études et de recherches internationales (CERI).

Les combats entre les rebelles et les derniers partisans de Mouammar Kadhafi se poursuivent à Tripoli, notamment autour de la résidence d’Etat de Bab al-Aziziya, où le dirigeant libyen pourrait s’être retranché. Lundi, Mustafa Abdel Jalil, le président du Conseil national de transition (CNT) l’organe politique des rebelles, a remercié la communauté internationale de toute l’aide qu’elle a apporté dans la campagne militaire que ses hommes ont mené contre le régime Kadhafi. C’est dire si la rébellion qui a entamé en février la conquête du pouvoir en Libye est pratiquement assurée de sa victoire prochaine. Peut-elle cependant assurer la stabilité du pays après la chute de Mouammar Kadhafi ? Réussira-t-elle à instaurer un régime démocratique dans quelques mois comme elle le prétend ? Politiste et spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient, Luis Martinez est directeur des recherches au Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Il apporte son éclairage sur la situation encore confuse en Libye.

Afrik.com : Quelle est la situation actuelle sur le terrain à Tripoli?

Luis Martinez:
Le Conseil national de transition (CNT) contrôle environ 90% de la capitale, à l’exception de Bab el-Azizia, le pré-carré de Mouammar Kadhafi où il aurait trouvé refuge. C’est un immense complexe militaire. Il n’y a quasiment plus de force loyaliste à Tripoli.

Afrik.com : Comment expliquer que Tripoli soit tombé aussi rapidement aux mains des insurgés ?

Luis Martinez:
La semaine dernière, une réunion a eu lieu à Djerba entre des responsables du régime Kadhafi, des représentants du CNT, et un représentant des Nations unies. Ils ont négocié la fin du soutien au dirigeant libyen et la prise de contrôle sans défense de Tripoli. Ils ont considéré qu’il n’était pas juste de détruire la capitale pour sauver un homme, surtout pas Mouammar Kadhafi. Il y a eu des défections importantes durant cette semaine. Au moment de l’entrée des rebelles dans la capitale, les responsables de l’armée n’ont pas défendu la ville. Ils ont même laissé des armes et des munitions à la caserne « kilomètre 27 », aux portes de la ville pour que les rebelles puissent s’en servir.

Afrik.com : Que vont devenir Mouammar Kadhafi et ses fils?

Luis Martinez:
Le tribunal pénal a lancé un mandat d’arrêt contre Seif Al-Islam (capturé dimanche par les rebelles). Il n’y a pas de charge contre Mohammed (lui aussi capturé par les rebelles), le fils aîné de la famille, dont la mère est la première épouse de Mouammar Kadhafi. Il a été discret dans le paysage libyen. Il y a deux autres fils, dont Khamis qui continuent à combattre pour défendre la caserne où se trouverait leur père. Le conflit n’est pas encore terminé. Kadhafi et ses deux fils ne sont pas prêts d’abdiquer.

Afrik.com : Comment réagissent les chefs de tribus sur lesquels Mouammar Kadhafi s’appuyait pour diriger?

Luis Martinez :
La perte de légitimité de Mouammar Kadhafi auprès des chefs de tribus qui avaient auparavant son soutien était quasiment acquise. Djerba a été le moment de la prise de conscience que le maintien du dirigeant libyen était plus nuisible que son départ.

Afrik.com : Le CNT a t-il les moyens de mettre en place un système démocratique?

Luis Martinez :
Il est difficile de répondre à cette question. Les moyens actuels du CNT sont limités. Mais il a le soutien de la population. La Libye a les moyens économiques de reconstruire le pays, notamment le pétrole. Elle dispose aussi des moyens humains. En revanche sur le plan politique, il lui faut consolider ses institutions. Les différents documents du CNT sur l’après-Kadhafi montrent leur volonté de créer un état démocratique. Les Libyens ont vu pendant six mois le prix à payer pour obtenir leur liberté. Auront-ils les capacités de mettre en place un système démocratique? Je l’espère.

Afrik.com : Qu’en est-il des islamistes?

Luis Martinez :
Comme les autres forces politiques, ils jouent un rôle important. Les islamistes avaient déjà essayé des soulèvements populaires dans les années 90, mais ils avaient échoué. Maintenant ils se rendent compte qu’unis avec des non-islamistes, les insurgés sont plus forts. Ils vont devoir apprendre à vivre ensemble et réaliser que l’islam politique ne peut être hégémonique. Mais il faut savoir que la grande majorité de la société libyenne est très conservatrice. Elle considère que l’islam est au cœur de la société. D’ailleurs le CNT ne perçoit pas l’islam comme un ennemi de la démocratie.

Afrik.com : Quelles peuvent être les répercussions géopolitiques du départ de Mouammar Kadhafi ?

Luis Martinez :
Sur un plan strictement stratégique, le départ de Mouammar Kadhafi peut être analysé comme l’effacement de la Libye sur la sphère diplomatique. Cet effacement a déjà commencé à profiter à l’Algérie. D’autre part, les pays qui ont soutenu le dirigeant libyen risquent de se retrouver isolés. Les Libyens associent l’Afrique à Mouammar Kadhafi. Ils risquent d’y avoir un rejet de l’Afrique. Il faut absolument que le CNT fasse la différence entre les pays qui soutenaient Mouammar Kadhafi et ceux qui soutenaient son activité en faveur du continent.