La Kabylie s’enflamme pour Matoub

Les autorités algériennes redoutent la journée du lundi, troisième anniversaire de l’assassinat du chanteur kabyle Matoub Lounès. La communauté kabyle réclame  » une enquête sérieuse  » sur cet assassinat. Plusieurs notables locaux ont pris la route de … Paris.

L’avant et l’après. L’Etat algérien est absent en Kabylie depuis deux mois. A part les randonnées punitives des gendarmes, il n’y a aucun signe indiquant la présence des représentants de l’Etat. Dans les rues de Tizi-Ouzou (capitale de Kabylie) et de Béjaïa, l’hymne national algérien travesti par le chanteur Matoub Lounès, assassiné le 25 juin 1998 par  » un groupe armé « , tourne en boucle.  » Il n’y a plus d’Etat, le président se comporte en star has been en faisant des tournées dans le Sud, le seul endroit où il est encore applaudi. L’unique symbole de l’Etat est la présence des gendarmes. Et avec eux le cortège de victimes civiles « , s’indigne Arezki, membre du ‘arch (délimitation géo-ethnique non officielle) d’Azazga, ville située à une trentaine de kilomètres de Tizi-Ouzou. Les montagnes du Djurdjura comptabilisent tous les jours des morts tués lors des représailles des gendarmes contre la population.

La haine du gendarme

Azazga la rebelle.  » Nous ne comprenons pas ce que veulent les autorités. Les gendarmes nous narguent, nous insultent et quand la population se soulève, ils se barricadent dans leurs immeubles. Ils cherchent la guerre ! Mais nous faisons tout notre possible pour que cela ne dégénère pas « , s’irrite Hakim, universitaire, membre du ‘arch d’Iazouguen (Azazga). Les véhicules incendiés jonchent les rues. L’avenue principale est bloquée par des barrages de fortune de voitures officielles brûlées.  » Les jeunes veulent empêcher le ravitaillement des unités de gendarmerie. Les autorités n’ont pas su répondre aux revendications populaires, habituées à gérer par le haut. Leur intransigeance tient plus de l’aveuglement que d’un calcul politique « , analyse Hakim.

Les singes. Les ruelles d’Azzeffoun, village côtier paisible, ressemblent à toutes ruelles de Kabylie en ce mois de juin : pneus calcinés, la couleur noire rejette au loin le bleu marin. Comme si la rébellion des montagnes avait déferlé vers la mer. Bilan : 16 gendarmes blessés dans une ville où il ne s’est jamais rien passé. Les manifestants n’ont brûlé que le Palais de justice et la gendarmerie.  » Les habitants ont toujours su où se trouvait le Palais mais la justice ils ne l’ont jamais rencontré « , ironise Mourad, manifestant. Entre Azzeffoun et Azazga, il y a Iyakouren (Akouren). Une forêt renommée pour ses singes.  » Les singes sont devenus plus exigeants, agressifs. Ils sont comme nous, ils ne se satisfont plus des restes des humains. Ils aspirent à mieux « , poétise Mourad.

Gens de merderie nationale

A Azazga, on n’arrête pas de faire l’appel. Il y a des absents. De marque.  » Plusieurs notables de Tizi ont pris la clé des champs de…Mars (Paris) « , s’amuse Hakim.  » C’est fou ce que la demande d’une commission d’enquête sur l’assassinat de Matoub Lounès donne des envies de départ à certains « . Les manifestants soupçonnent une  » entente circonstancielle  » entre un parti d’implantation local et l’Etat. Ils les accusent d’être les véritables commanditaires de l’assassinat du chantre Kabyle. Et la gendarmerie d’avoir couvert le crime. Sur les murs de toutes les villes kabyles, on peut lire  » gens de merderie (gendarmerie, ndlr) nationale, pouvoir assassin, Bouteflika au repos « , etc.

Le peu d’empressement de l’Etat à faire la lumière sur l’assassinat de Matoub Lounès alimente toutes les rumeurs. Jusqu’à ce jour, aucune personne n’a été ni arrêtée, ni interrogée dans cette affaire. Pis, même sa femme, présente au moment du crime, a été priée par les autorités de ne pas venir témoigner au tribunal. Tous les ingrédients sont réunis pour une nouvelle explosion.