La justice internationale punit les criminels et porte secours aux victimes

Mgr Tutu et Mme Veil, le 10 août dernier à La Haye

Le Fonds au profit des victimes a été mis en place parallèlement à la Cour pénale internationale par le Statut de Rome en 2002. Pour la première fois, la justice internationale ne s’est pas contentée de punir, elle a aussi pensé aux victimes des crimes qui relevaient de sa compétence. Entretien avec André Laperrière, directeur exécutif du secrétariat du Fonds au profit des victimes.

Le Fonds au profit des victimes, associé à la Cour pénale internationale (CPI), défend et aide les victimes touchées par les crimes de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre. Son action, totalement neutre, dépasse amplement le cadre des affaires traitées par la CPI. Le Fonds a lancé, le 10 septembre dernier, un appel aux dons de 10 millions d’euros pour venir en aide aux personnes victimes de violences sexuelles en République Démocratique du Congo, en Centrafrique, en Ouganda et au Soudan.

Afrik.com : A quoi correspond ce Fonds au profit des victimes lié à la Cour pénale internationale ?

André Laperrière :
Le Fonds au profit des victimes est l’une des deux composantes du Statut de Rome adopté en juillet 2002. La première est la Cour pénale internationale (CPI) dont la mission est de poursuivre les auteurs présumés de crimes de guerre, de génocide et de crimes contre l’humanité. Le Fonds au profit des victimes est la contrepartie du CPI. Contrairement aux autres tribunaux, le Statut de Rome accorde une place prépondérante aux victimes à l’intérieur, au travers des mécanismes d’indemnisation, et à l’extérieur des procès par le biais des programmes du Fonds. Les pays signataires du Statut de Rome ont eu la sagesse de tenir compte de la nature des crimes, qui exigent, quand ils ont lieu, de longs procès, et à la nécessité d’apporter une aide immédiate aux victimes. Dans le cas des violences sexuelles, les victimes ont besoin d’une aide médicale qui ne saurait attendre l’issue ou même la tenue d’un procès. Notamment parce que leurs séquelles, notamment physiques, aggravent leur marginalisation sociale.

Afrik.com : Dans quel cadre opère ce fonds ?

André Laperrière :
Le Fonds a été créée au profit des victimes de crimes relevant de la compétence de la Cour et de leurs familles. Le statut de Rome nous a donné la liberté d’apprécier les situations qui requièrent notre intervention, à condition que nos programmes soient validés par le directoire et n’interfèrent pas dans le déroulement d’un procès en cours. Le Fonds n’est pas impliqué dans les procès. Cela nous permet d’aider tous ceux qui tombent sous notre sphère d’action. Une centaine de victimes sont directement concernées par les procès en cours de la CPI alors que notre appel aux dons porte sur 1,7 millions de personnes, uniquement victimes d’actes de violence sexuelle. Ce nombre impressionnant ne constitue qu’une fraction des victimes aidées par le Fonds. Beaucoup ont peur de témoigner parce que leurs bourreaux sont encore en liberté et qu’elles craignent des représailles. Pourtant, elles ont besoin d’aide. Le Fonds intervient de façon neutre pour assister ces victimes, peu importe si elles sont impliquées dans un procès, et peu importe qui pourrait éventuellement être leurs agresseurs.

Afrik.com : La reconnaissance du viol comme tactique de guerre en juin dernier par le Conseil de sécurité des Nations unies a-t-elle encouragé cet appel au don que vous avez fait mercredi ?

André Laperrière :
Il y a en effet un lien, mais nous avions prévu de faire cet appel. Cette décision des Nations unies nous a permis de mieux faire connaître ces atrocités. Après l’adoption du statut de Rome, la priorité a été donnée à la mise en place de la CPI. Le Fonds n’est devenu opérationnel qu’en 2007 et nos activités ont immédiatement démarré. Depuis le début de l’année 2008, une quarantaine de projets ont été lancés. Ces premiers projets concernent 380 000 personnes victimes de divers types de crimes. Ce chiffre, d’après nos prévisions, devrait passer à plus de 500 000 personnes en 2009, sans compter les 1,7 million de victimes de violence sexuelle, concernées par notre récent appel de fonds. Nos projets ne concernent pas seulement les victimes de violences sexuelles, ils visent aussi les communautés attaquées par les rebelles, les enfants soldats, des problématiques qui se retrouvent généralement imbriquées. Dans l’Est du Congo, nous nous sommes néanmoins rendu compte qu’environ 60% des projets comportent un volet lié à la violence sexuelle.

Afrik.com : Pourquoi les violences sexuelles sont devenues une priorité pour le Fonds ?

André Laperrière :
Le phénomène du viol comme tactique de guerre n’est pas nouveau, ni propre à l’Afrique. C’est un problème qui existait déjà depuis longtemps, mais durant la dernière décennie en particulier nous avons pu assister à une utilisation massive de cette arme de guerre, à un niveau jamais observé auparavant. Le viol est systématiquement employé dans le but de détruire les communautés visées et on ne se contente pas simplement de violer. L’acte s’accompagne de mutilations physiques importantes, il y a chez les bourreaux une volonté d’humilier, d’engendrer une marginalisation sociale de la victime. On viole en public, devant une famille impuissante. Ces violences sexuelles favorisent la désintégration sociale des communautés.

Mgr Tutu et Mme Veil, le 10 août dernier à La HayeAfrik.com : Comment opérez-vous ?

André Laperrière :
Nous avons adopté une approche globale avec nos partenaires. Nos équipes sont multidisciplinaires. Les besoins des victimes sont physiques, psychologiques, matériels, sociaux… De plus, nous tenons compte aussi bien de ces paramètres que de l’environnement de la victime. Nous croyons qu’il est primordial pour elle de se réintégrer dans sa communauté d’origine. A la différence de plusieurs autres programmes, où l’on s’est contenté de soigner les victimes et de les renvoyer du jour au lendemain de l’hôpital, nous veillons à ce qu’elles puissent rentrer chez elles dans les meilleures conditions possibles. C’est pourquoi, tant dans le cas du retour des ex-enfants rebelles que de celui des victimes de viol, nous travaillons avec les familles pour les préparer psychologiquement au retour de ces victimes Nous sensibilisons les proches à l’importance de lutter contre leur marginalisation. Cependant, le retour est impossible, soit parce que la marginalisation de ces victimes continue d’être un obstacle, soit parce qu’il n’y a simplement plus de famille. Nous avons par conséquent développé un volet économique dans nos projets pour accompagner les victimes. Autrement, elles se retrouveraient complètement démunies. Le microcrédit, associé à une formation appropriée, est l’un de nos outils de réinsertion. C’est important, car les victimes qui sont souvent des femmes n’ont pas accès à l’éducation. Traumatisées et incapables de s’assumer, la dégradation de leur statut social s’accélère avec la détérioration de leur statut économique. Les femmes sont particulièrement vulnérables, comme l’ont souligné mercredi (10 août) Simone Veil et Mgr Desmond Tutu.

Afrik.com : Quels types de projets menez-vous actuellement ?

André Laperrière :
Nos premiers projets ont été menés au Nord de l’Ouganda et en République Démocratique du Congo. En Ouganda, nous avons lancé un programme d’assistance à une centaine de victimes défigurées par les rebelles de l’Armée de résistance du seigneur (LRA, ndlr). Elles avaient été complètement rejetées par les leurs. Une des femmes que j’ai rencontrée m’a confié que son mari lui avait dit : « tu n’es plus la femme que j’ai épousée, je ne te connais plus », simplement parce que son apparence physique avait changé. Pour répondre à ce problème, nous avons trouvé une ONG de chirurgiens plastiques qui réalisent gratuitement des reconstructions faciales sur ces personnes. Nous travaillons également en partenariat avec les chefs traditionnels afin qu’ils sensibilisent les populations au retour et à l’insertion des victimes de violences sexuelles. En RDC, nous menons des programmes destinés aux enfants soldats. Nous essayons aussi de reconstituer les communautés détruites par les conflits dont les rescapés ont dû vivre pendant longtemps dans des camps de réfugiés. Ces derniers n’ont pas toujours la motivation nécessaire pour redémarrer : ils n’ont plus de village. Nous travaillons avec eux pour soigner leurs blessés, construire des sépultures à leurs morts, démarrer une activité économique pour laquelle ils ont les connaissances de base. Ils ont par exemple été agriculteurs, ils savent donc cultiver la terre. Il suffit juste de leur donner les moyens de reprendre cette activité.

Afrik.com : Quelle est la durée de vos programmes ?

André Laperrière :
Nos projets sont conduits sur 6 à 12 mois, délais à l’intérieur desquels nous visons à rendre leur dignité aux victimes, mais surtout à les rétablir au sein de leur famille et de leur communauté.

Afrik.com : A quoi vont servir les dons que vous attendez ?

André Laperrière :
Ces fonds devraient servir à financer une cinquantaine de programmes sur tois ans en Centrafrique, en Ouganda et en RDC. Nous espérons aller rapidement au Soudan où nous n’avons pas encore accès. Les fonds récoltés sont exclusivement consacrés aux projets puisque nos frais de fonctionnement sont déjà prévus par le Statut de Rome. Nous espérons que ces financements seront disponibles dans les douze prochains mois pour nous permettre d’accélérer nos activités. D’autant que nos coûts sont imbattables parce que certains de nos partenaires financent des composantes de nos projets sur leurs propres fonds. Résultat : nous faisons des miracles avec très peu de ressources grâce à cet effet multiplicateur.

– Lire aussi : Le viol, une tactique de guerre

La résolution 1820 du Conseil de sécurité qualifiant le viol comme une arme de guerre, a été adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies le 19 juin 2008. En quoi cette décision marque un tournant en matière de droit international ? L’avis de Roland Adjovi, juriste principal auprès des juges de la Chambre de première instance III du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).