La Guyane française se tourne vers ses voisins

Signature de l'accord entre entreprises guyanaises et brésiliennes

Jacques Chirac avait lancé le projet. Nicolas Sarkozy va l’inaugurer à la fin de l’année 2010. Le pont sur le fleuve Oyapock, entre la Guyane française et l’Etat brésilien d’Amapa, sera le lien physique entre le MERCOSUR et l’Union Européenne. L’événement est historique, et le président Lula veut en faire un moment phare de son dernier mandat qui s’achève le 31 décembre 2010.

Tandis que les contrats sur les rafales faisaient grand bruit, les gouvernements brésilien et français négociaient intensément le traité transfrontalier qui encadrera le transit entre les deux territoires. En Guyane, l’ouverture de ce pont inquiète. Le Brésil, désormais sixième puissance commerciale du monde, entend accélérer l’intégration du continent sud-américain. Et le département français d’Outremer offre un débouché direct vers le marché européen et concrétise le projet d’une route transaméricaine partant de Rio de Janeiro et allant jusqu’à Caracas. La signature, le 20 août dernier, d’une charte interprofessionnelle entre transporteurs des deux cotés de la frontière, illustre le décalage entre la vision des gouvernements centraux, Paris et Brasilia, et les acteurs socio-économiques. Un décalage plus saillant du côté français, où cette perspective met en relief les impasses du modèle DOM-TOM.

Une occasion de développement unique pour la Guyane

Pour l’économie de la Guyane, une mine d’opportunités deviennent possibles. Mais, les différences sont abyssales, entre d’un côté, une économie ouverte, mondialisée, et en pleine croissance, et de l’autre, une périphérie française, sous-productive, encore fortement dépendante de la Métropole, souffrant des handicaps nés de l’inadaptation des cadres élaborés à Paris. Ces constats, les entreprises de Guyane les ont fait depuis longtemps, notamment dans les transports. D’abord, il a fallu qu’elles s’imposent dans le processus de discussions entre les deux Etats, pour la rédaction du traité qui liera la France et le Brésil. La Chambre de commerce et d’industrie de la Guyane participe ainsi aux travaux, sans pouvoir de décision, mais assurant le relais pour impliquer les acteurs économiques.

Mais un risque de distorsion de concurrence en faveur du Brésil

La délégation guyanaise à MacapàLes professionnels guyanais ont donc voulu rencontrer leurs homologues brésiliens. Ce fut chose faite, lors d’un sommet d’entreprises organisé par la Chambre de commerce en juillet dernier. L’enjeu qui fait débat : le transport des personnes et des marchandises. Les transporteurs guyanais craignent que la libre entrée des entreprises brésiliennes, plus nombreuses, bénéficiant d’avantages comparatifs significatifs, ne créent des distorsions de concurrence fatales pour les opérateurs économiques locaux. De l’autre côté, les brésiliens veulent concrétiser l’intégration régionale et les immenses opportunités qui s’annoncent. Mais, la route de plus de 500 km (avec 200 km de piste non goudronnée) qui relie le pont à la première grande ville brésilienne, Macapa, n’est pas encore achevée.

Signature historique

Il fallait donc faire entendre une seule voix, celle du terrain, celle des réalités locales. C’est l’avancée historique que représente la signature la semaine dernière, d’une charte entre professionnels de Guyane et d’Amapa. Signature de l'accord entre entreprises guyanaises et brésiliennesCouvert par les médias brésiliens, dont la chaîne GLOBO, troisième réseau télévisé du monde, l’événement n’a eu, curieusement, aucun écho en France métropolitaine. Pourtant, le 30 août dernier, une Commission mixte rassemblant les autorités des deux pays s’est réunie pour tenter de finaliser le traité que les présidents Sarkozy et Lula doivent signer lors d’un sommet en fin d’année. Que contient cette charte ? Une série de requêtes demandant l’intégration des opérateurs de transports dans la commission qui mettra en œuvre le traité, et une période transitoire de cinq ans, pendant laquelle les entreprises pourront se préparer. En pratique, une rupture de charges sur le pont : les marchandises et les personnes arrivant d’un pays seront déchargées pour être récupérées par les transporteurs de l’autre pays.

Un pari sur le développement du continent.

Un pont franco-brésilien : un défi continental. Encore faudra-t-il que ces demandes du secteur privé soient intégrées à l’accord entre les deux Etats. Ce qui n’est pas chose gagnée. En tout état de cause, l’ouverture du pont franco-brésilien aura des conséquences majeures sur l’avenir de la Guyane et de la position de la France en Amérique latine, continent qui a résisté à la crise et constitue un immense marché et le grenier du monde avec des ressources encore largement inexploitées. Le contexte est d’autant plus décisif avec le retour au pouvoir au Suriname (ex-Guyane hollandaise) de l’ancien dictateur, Desi Bouterse. Son projet : un pont entre la France et le Suriname, communément surnommée la Suisse d’Amérique du Sud.

En Guyane, au Brésil et au Suriname, les chantiers sont donc ouverts dans plusieurs secteurs, notamment portuaires, qui pourraient voir naître un nouveau modèle d’intégration économique liant deux continents, à travers un DOM-TOM. Le défi est double pour la France. D’une part, il met en question sa capacité à se projeter dans le nouveau siècle, celui des pays émergents. D’autre part, il remet en cause le mode de gestion de l’outremer français en plaçant celui-ci dans une position stratégique et une situation dynamique favorable à son développement endogène.

Par Julian Khephri