La Guinée en campagne pour ses mines


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La Guinée dispose d’une des plus grandes diversités minérales au monde et des compétences pour l’exploiter. Pourtant le pays stagne dans une paradoxale pauvreté. C’est pour répondre à cette interrogation que les autorités ont décidé de tout mettre à plat et de réunir les différents acteurs du secteur au Forum international minier guinéen, le 11, 12 et 13 octobre prochains à Conakry. De passage à Paris pour présenter le Fism 2004, le ministre des Mines et de la Géologie, le Dr Alpha Mady Soumah, a bien voulu répondre aux questions d’Afrik.

Bauxite, or, diamant, granit, fer, calcaire, ardoise et probablement pétrole, nickel, titane, uranium, cuivre, zinc et plomb, la Guinée a l’un des sols les plus riches en minerais qui soit. Toutes les grandes entreprises internationales sont déjà présentes dans un pays pourtant toujours en proie à un profond marasme économique. Pourquoi ? Manque d’investissements, manque de contrôle de l’Etat, code minier à revisiter, pour le Dr Alpha Mady Soumah, ministre des Mines et de la Géologie, les réponses sont multiples. Venu à Paris présenter le premier Forum international minier guinéen (Fism, 11, 12, 13 octobre prochains à Conakry), il a accordé à Afrik un entretien pour dresser un bref état des lieux et expliquer le nouvel élan national pour développer et défendre les richesses naturelles du pays.

Afrik : La Guinée dispose des ressources naturelles et des compétences. De quoi a-t-elle besoin exactement pour avancer ?

Alpha Mady Soumah : Le secteur minier est un secteur très capitalistique qui nécessite des milliards d’investissements, donc des capitaux. La contrainte de financement est un vrai problème pour l’Etat guinéen. Il n’est pas facile pour l’Etat de s’engager seul dans la construction d’un chemin de fer trans-guinéen, par exemple, pour transporter les minerais, qui coûte plus de deux milliards de dollars. Ou d’une usine de raffinage. Pour cela nous avons absolument besoin d’apports financiers extérieurs et d’investissements privés.

Afrik : Quels sont les grands axes de développement poursuivis actuellement par le pays ?

Alpha Mady Soumah : Nous avons des besoins urgents dans trois domaines : les infrastructures de transport, l’exploitation minière et la prospection. Nous programmons trois usines d’alumine. Nous avons également deux grandes mines d’exploitation de fer en projet. Pour évacuer le minerai nous travaillons sur la réalisation d’un chemin de fer et d’un port en eau profonde qui puisse accueillir des bateaux de 200 000 tonnes.

Afrik : N’oubliez-vous pas ici un facteur clé du développement : l’énergie ? D’autant que des industries de transformation de minerais sont très énergivores.

Alpha Mady Soumah
Alpha Mady Soumah

: Il faut relativiser. C’est au niveau de la transformation de l’alumine en aluminium que l’on a besoin de beaucoup d’énergie électrique. Mais quand il faut passer de la bauxite à l’alumine (Il faut quatre tonnes de bauxite pour faire une tonne d’alumine. Et deux tonnes d’alumine pour faire une tonne d’aluminium) la demande en énergie est beaucoup moins importante. Dans un premier temps, le gouvernement a choisi de concentrer tous ses efforts sur la transformation de la bauxite en alumine. Ce n’est que pour la seconde étape de développement que nous aurons effectivement besoin de développer nos capacités énergétiques. Heureusement pour la Guinée, nos ressources hydroélectriques sont immenses. Plusieurs barrages sont d’ailleurs déjà à l’étude.

Afrik : La bauxite est le minerai roi en Guinée. Il y aurait même de la bauxite blanche, une anomalie géologique unique au monde, exceptionnellement riche en alumine ?

Alpha Mady Soumah : On trouvait de la bauxite blanche uniquement en Guinée. Elle était concentrée sur une zone mais elle a été épuisée. C’était un minerai avec une teneur de 60 % d’alumine. Presque de l’alumine pure. Mais nous avons toujours dans la même zone une bauxite avec une teneur supérieure à 50%. En Australie, ils traitent de la bauxite à 32%. Pour notre part nous ne travaillons pas à moins de 40% et nous exportons uniquement du minerai dont la teneur varie ente 53 et 54%.

Afrik : Le pays dispose des mines, des hommes, des entreprises (étrangères), pourtant le peuple ne bénéficie absolument pas de toute cette richesse. N’est pas là un grave paradoxe ?

Alpha Mady Soumah : C’est exactement la même question que le gouvernement s’est posé. Toutes les conditions ont été données aux investisseurs. Le code minier de 1995 a été très incitatif, voir même trop. Il y a le potentiel. Il y a les hommes. Avec toutes ces facilités, tous ces atouts : pourquoi les revenus miniers ne sont pas suffisants ? Pourquoi l’impact socio-économique du secteur minier est encore faible. Le Fism doit d’ailleurs aider à répondre à ces interrogations. Nous avons des bribes de réponses mais nous aimerions partager la réflexion.

Afrik : Quelles sont les bribes de réponses ?

Alpha Mady Soumah : Il y a plusieurs pistes, mais j’en privilégie deux. Il faut, d’une part, revoir le cadre réglementaire pour voir si les accords qui ont été passés jusque-là tiennent compte des intérêts de toutes les parties. Il faut que nous recherchions une meilleure équité. Deuxièmement, il nous faut analyser le système d’information de gestion. Est-ce qu’il y a une transparence ? Est-ce que le contrôle de l’Etat dans sa fonction régalienne est suffisant ? La confiance n’exclue pas le contrôle. Nous n’avons pas de présomption sur qui que ce soit mais nous sommes obligés d’en passer par là pour avancer.

Afrik : Vous êtes à la recherche d’investisseurs. Or les mines, pour peu qu’elles soient prometteuses, sont des valeurs sûres en matière d’investissement. N’avez-vous pas peur qu’elles donnent lieu à un mouvement spéculatif. Donc que les investisseurs viennent pour utiliser le potentiel du pays à son insu ?

Alpha Mady Soumah : Il y a deux catégories d’investisseurs dans le pays. Ceux qui viennent investir pour valoriser le potentiel et ceux qui viennent investir pour hypothéquer les gisements et se faire de l’argent en bourse. Ceux qui hypothèquent nous ressources naturelles n’aideront pas à développer la Guinée.

Afrik : Il y avait seulement deux ingénieurs des mines guinéens dans le pays au lendemain de l’indépendance. Ce qui justifiait que la Guinée ait eu besoin d’expertise internationale pour exploiter ses mines. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Ne faudrait-il pas dans ces conditions revenir à une économie planifiée, abandonnée en 1984 au profit d’un système libéral pour mieux contrôler le secteur ?

Alpha Mady Soumah : On ne peut pas retourner à l’économie planifiée. Mais même si on privatise, il faut que le contrôle de l’Etat soit efficace. L’option libérale a aussi ses corollaires. En Guinée, et ce n’est pas propre à notre pays, l’adoption d’un système libéral n’a pas eu toutes les mesures d’accompagnement pour s’avérer pleinement efficace. Aux Etats-Unis, par exemple, personne ne blague avec le fisc. Ils payent leurs impôts. Malheureusement ce n’est pas encore le cas en Afrique.

Afrik : Qu’attendez-vous exactement du Fism ?

Alpha Mady Soumah : Il y a un vide qui va être comblé. Beaucoup de journalistes et d’étrangers se plaignent d’un déficit d’information. Dans les objectifs du forum, il y a l’examen approfondi du cadre juridique et réglementaire. Le Fism est aussi un cadre de contacts directs entre investisseurs, membres du gouvernement et opérateurs guinéens, ainsi qu’un lieu de promotion des projets déjà en route. Le Forum est une amorce de dialogue qui va générer beaucoup de choses. Nous comptons d’ailleurs faire de cet événement un rendez-vous biennal.

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