La Guinée au bord de la guerre civile ?

Les manifestations en Guinée se poursuivent et les violences ont déjà fait une trentaine de morts, dont 17 ce lundi. En France, des Guinéens ont manifesté samedi aux abords de leur ambassade contre le régime du président Lansana Conté. Pierre Fofana, président du Conseil supérieur des Guinéens de France, en était. Il confie son sentiment sur la crise qui secoue son pays.

La crise en Guinée a fait de nouvelles victimes. Samedi, cinq Guinéens ont perdu la vie, selon l’Agence France Presse. Toujours d’après cette source, 17 personnes ont été tuées ce lundi, principalement dans la banlieue de Conakry, faisant de cette journée la plus meurtrière depuis le lancement, le 10 janvier, de la grève générale illimitée. En tout, une trentaine de personnes ont été tuées. Face à la situation, la communauté internationale tente d’apaiser le jeu. Le président de la Commission de l’Union Africaine, le Malien Alpha Oumar Konaré, a appelé les parties en conflit à négocier. Lors du sommet de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest, les présidents sénégalais, Abdoulaye Wade, et nigérian, Olusegun Obasanjo, ont été désignés pour remplir une mission de médiation, qui doit commencer cette semaine. Le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, a de son côté invité, dimanche, les deux camps à « éviter toute action qui pourrait conduire à des violences et à trouver un accord pacifique et mutuellement satisfaisant qui aide à restaurer le calme ». En France, des Guinéens ont manifesté, samedi, aux abords de leur ambassade à Paris, contre le régime du président Lansana Conté, qu’ils appellent à démissionner et qualifient de « voleur » et d’« assassin ». Le président du Conseil supérieur des Guinéens de France, Pierre Fofana, y a participé. Il revient pour Afrik sur la crise qui secoue son pays.

Afrik.com : Pourquoi avoir participé à la manifestation de samedi ?

Pierre Fofana :
Ce qui se passe actuellement nous touche dans la chair. J’ai participé à la manifestation, avec quelques membres de l’association, parce que j’estime que les revendications salariales des syndicats sont tout à fait justifiées : il faut rehausser le niveau de vie des travailleurs. Cette manifestation était aussi l’occasion de montrer toute notre solidarité pour les victimes, les morts et les blessés. Nous voulions aussi pousser les deux parties en conflit au dialogue et souligner que la violence ne résout rien.

Afrik.com : Prônez-vous le départ de Lansana Conté, comme le font certains manifestants ?

Pierre Fofana :
Non, pour la bonne et simple raison que Lansana Conté a été élu. La constitution prévoit une suppléance en cas de vacance du pouvoir ou d’incapacité de gouverner. Si cela n’est pas respecté, la grève risque de se transformer en insurrection, comme certains disent. C’est ce qui m’inquiète pour la république.

Afrik.com : Vous avez une antenne en Guinée qui fait partie du Conseil national des organisations de la société civile. Où en est la situation dans le pays ?

Pierre Fofana :
Les négociations se poursuivent, mais les deux camps campent sur leurs positions. Ce qui se passe est devenu plus un problème de société que de politique car tout le monde a bougé. Mais, du coup, il y a un fort risque pour que les organisations syndicales ne puissent plus maîtriser leur base.

Afrik.com : Pensez-vous que l’on va vers une guerre civile ?

Pierre Fofana :
En tout cas, tous les éléments se mettent en place. Si les blocages persistent, il y aura de sérieux problèmes qui pourront déboucher sur une guerre civile.

Afrik.com : Le président a appelé l’armée à ne pas suivre les syndicalistes. Pensez-vous qu’il y a un risque pour que l’armée participe au mouvement national ?

Pierre Fofana :
Si les verrous constitutionnels sautent, l’armée risque de s’engouffrer. Il y a un risque potentiel car l’armée, si elle est nationale et républicaine, repose sur les clivages de la société guinéenne. Certains, pauvres, peuvent donc trouver des avantages à suivre les syndicalistes et d’autres, qui vivent dans l’opulence, se satisfaire du système actuel.

Afrik.com : Le Sénégal et le Nigeria ont été mandatés pour assurer une médiation de la crise. Le parti au pouvoir et l’opposition guinéenne seraient contre cette initiative. Quel est votre sentiment ?

Pierre Fofana :
Personnellement, en tant que panafricaniste, cette médiation ne me dérange pas si elle permet d’éviter le pire. C’est aussi une bonne chose que des pays frères trouvent une solution car c’est dans leur intérêt, étant donné qu’un conflit dans un pays a des conséquences au niveau régional. Cependant, je pense qu’il faut épuiser tous les recours nationaux avant de penser à une intervention de la Cedeao (Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest, ndlr), puis de l’Union africaine et enfin de l’Onu. Car, sinon, il y a un risque de compliquer la situation. Il faut y aller progressivement.

Afrik.com : Lansana Conté aurait menacé les syndicalistes qu’ils a rencontrés la semaine dernière de mort. Le dialogue entre les deux parties est-il encore possible ?

Pierre Fofana :
Le dialogue est toujours possible. Les syndicalistes sont responsables et ils ne vont pas prendre en compte les propos du président. Il les a menacé de les chicoter, mais je ne pense pas qu’il puisse joindre le geste à la parole.

Afrik.com : La femme du président, Henriette Conté, a rencontré, dimanche, les syndicalistes pour tenter d’apaiser la situation. S’adresser à la femme du président peut-il permettre de sortir du blocage ?

Pierre Fofana :
Cela peut être une bonne solution. Il ne faut évacuer aucune piste. D’autant que la première dame a certainement une influence sur le chef de l’Etat. Elle a aussi une cote de popularité, donc elle peut se permettre de se soucier de ça.

Afrik.com : Le président peut-il céder sur la nomination d’un premier ministre, comme les syndicalistes l’exigent, entre autres, pour cesser la grève ?

Pierre Fofana :
Nous avons déjà eu des premiers ministres auparavant. Je pense qu’il va céder, même si le poste de premier ministre n’est pas prévu par la constitution. Je ne vois pas d’autre solution car le président est là pour arbitrer et non pour se confronter à la population. Par ailleurs, une telle nomination donnerait aux syndicalistes un interlocuteur fixe et fiable, ce qu’ils n’ont pas en ce moment et cause les blocages.