La France réinvestit la Côte d’Ivoire : à qui la faute ?

Après dix années d’un anticolonialisme tonitruant, et d’un nationalisme ethniciste xénophobe mené tambour battant par le FPI de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, l’ancienne puissance coloniale réinvestit la Côte d’Ivoire en étant acclamée par la majorité de la population ivoirienne en liesse. Vilipendée des années durant, la France est intervenue militairement en Côte d’Ivoire sous mandat de l’ONU et a aidé de manière décisive à chasser Laurent Gbagbo du pouvoir. Cette intervention, souhaitée et réclamée par les populations soumises à la violence meurtrière d’un régime corrompu et prédateur, rejeté dans les urnes et en passe de perpétrer un hold-up électoral pour conserver le pouvoir, entrerait difficilement dans le schéma de l’intervention des anciennes puissances coloniales au Congo sous mandat de l’ONU dans les années 1960. Elle entrerait plutôt dans celui de l’intervention des troupes britanniques en Sierra Léone en mai 2000 pour mettre fin à la meurtrière guerre civile et aux massacres perpétrés par la folie sanguinaire de la soldatesque corrompue de Foday Sankoh. Ce n’est ni la force militaire de l’impérialisme français, ni le conditionnement culturel subtil des populations, ni la complicité collaborationniste d’un nouveau gouvernement ivoirien acquis à la cause du néo-libéralisme international, qui expliquent le retour consenti de la France en Côte d’Ivoire.

L’accueil enthousiaste que les populations ont réservé aux dirigeants français à Yamoussoukro s’explique plutôt par leur rejet lucide d’une dictature corrompue, liberticide, violente et meurtrière. Sarkozy rompt l’applaudimètre lorsqu’il pénètre dans la salle d’investiture du nouveau Président ivoirien. Alain Juppé est ovationné. La présence de Michel Roussin, de Vincent Bolloré et de Martin Bouygues, qui symbolise explicitement le caractère intéressé et affairiste de l’intervention française n’émeut outre mesure une population ivoirienne traumatisée et plutôt préoccupée de la sécurisation de son existence quotidienne. Et lorsque Sarkozy déclare devant l’assistance que la France maintiendra une présence militaire permanente en Côte d’Ivoire, ce n’est pas une clameur de désapprobation qui accueille cette annonce ! C’est plutôt une clameur de satisfaction et de soulagement. Or, cette réaction ne saurait être assimilée à la conduite d’échec d’une population victime de l’aliénation et désorientée par une propagande impérialiste ayant générée une fausse conscience d’elle-même et une méconnaissance de ses intérêts souverains. C’est la réaction conséquente et délibérée d’une population dont la conscience s’est éclaircie et dont les yeux se sont décillés sur l’exploitation endogène de classe qu’exerçait la couche dirigeante du FPI et sur la réalité de sa violence débridée sur son propre peuple. La présence du président français, dont les troupes militaires ont favorisé le respect du verdict des urnes à l’élection présidentielle, ne peut pas être considérée comme celle du PDG d’une entreprise qui vient installer le directeur d’une de ses filiales comme le suggère perfidement, avec toute la frustration venimeuse de l’évincé, un cacique de l’ancien parti au pouvoir. Et le fait que le nouveau président ivoirien demande à la France la réouverture du 43ème Bima peut difficilement s’interpréter comme un acte d’approbation qui renouvelle la servitude coloniale de la Côte d’Ivoire. En applaudissant chaudement les officiels français les Ivoiriens n’expriment pas une attente explicite de recolonisation. Ils en attendent plutôt un partenariat et aide destinés à reconstruire le tissu économique saccagé et le secteur de la sécurité quoique le soutien des bailleurs de fonds français et internationaux renforce le danger de dépendance économique et politique de la Côte d’Ivoire. L’on peut supposer, en effet, que c’est le réalisme politique qui contraint le nouveau président à demander le maintien des forces armées françaises sur le territoire ivoirien. L’appel au maintien du soutien français résulterait d’une saine appréciation des réalités dans la mesure où le FPI, semble demeurer dans la logique des rapports de force, comme en témoigne son refus de jouer son rôle politique comme contre-pouvoir dans une opposition démocratique citoyenne, son refus des médiations judiciaires, et les poches de résistances miliciennes et mercenaires qui continuent de sévir dans l’Ouest sous l’instigation des caciques du régime en fuite à l’étranger. Il ne s’agirait pas de la décision irresponsable d’un nouveau président vendu aux intérêts étrangers qui voudrait ainsi combattre une résistance nationaliste intérieure en collaborant avec une puissance militaire étrangère. Ce serait la sage décision politique d’un chef d’Etat soucieux de la sécurité de ses concitoyens et désireux de garantir des conditions sécurité favorable à la reprise économique. Massivement approuvée par la population, elle répondrait de manière pertinente à la situation de chaos sciemment organisé par l’ancien régime dans sa stratégie de conservation illégale et illégitime du pouvoir. Ayant fait l’expérience de sa violence meurtrière débridée, les populations traumatisées auraient choisi de se placer sous l’ombre militaire tutélaire protectrice de l’ancienne puissance coloniale. Ce consentement populaire à la tutelle de l’Etat français, individualité politique soumise à la logique de la défense de ses propres intérêts, tutelle qui met donc en question la souveraineté de la Côte d’Ivoire, est la dangereuse conséquence à laquelle aurait conduit la politique prétendument anticolonialiste, ethniciste, xénophobe, corrompue et meurtrière de l’ex-président. Mais cet aboutissement fait saillir toute la responsabilité et la faillite de l’ancien régime quant à la défense de la souveraineté de l’Etat ivoirien et de l’intérêt des populations.

Les arguments par lesquels le chef de l’Etat français justifie le maintien des troupes françaises en Côte d’Ivoire, à savoir reconstruire une armée et des forces de sécurité réellement nationales et non ethniques ainsi que rétablir l’Etat sur l’ensemble du territoire ivoirien, promouvoir l’intérêt des populations et le bien public par une gestion politique responsable désignent des objectifs qui auraient pu être exécutés par le FPI et faire partie de son programme politique. Il a plutôt choisi d’ethniciser l’armée et la haute hiérarchie de l’administration de l’Etat en pratiquant une politique d’exclusion ethnique, sur fond de violence politique et de corruption généralisée, qui devait générer la rébellion. Le FPI ne peut pas se décharger de sa responsabilité quant à ce résultat final en invoquant les contraintes externes qui l’auraient empêché de réaliser son programme politique. C’est la vie ascétique d’une classe politique vouée affectivement au service de l’intérêt général, malgré l’adversité et l’agression contre-révolutionnaire des forces externes, qui aurait pu valider l’argument de la responsabilité des forces exogènes comme auteur du chaos qui a conduit finalement au réinvestissement de la Côte d’Ivoire par la France. On aurait eu affaire à l’échec de la lutte d’un résistant qui tombe les armes à la main, qui cède sous le poids de l’adversité externe menée par des ennemis plus puissants auxquels il ne s’est pas rendu. Les réalisations tangibles d’intérêt public et les actes concrets d’émancipation collective accomplis au profit des populations seraient les meilleurs avocats de ce combattant. Or, la contradiction que représentent la situation d’appauvrissement généralisé des populations et le délabrement des infrastructures du pays en face de l’enrichissement scandaleux de la minorité dirigeante durant le mandat gouvernemental du FPI prouve que les faits sont plutôt accusateurs. Plus que les causes externes et les forces hostiles étrangères, c’est l’hubris du pouvoir et la volonté personnelle de prédation de la classe politique au pouvoir qui a donné sa tonalité particulière au cours de l’histoire en Côte d’Ivoire. Cette cause psychologique interne est l’élément clé qui expliquerait le choix délibéré de la politique d’exclusion ethniciste, de corruption et de violence qui a engendré la rébellion et finalement le réinvestissement de la Côte d’Ivoire par l’ancienne puissance coloniale avec le consentement de la majorité de la population.

La responsabilité du FPI

L’explication scientifique des phénomènes historiques s’effectue toujours ultimement par la causalité interne c’est-à-dire par le choix libre des protagonistes. C’est ce choix qui oriente l’histoire dans le sens de la liberté et de l’émancipation ou de la servitude et de l’aliénation. Si la nouvelle présence française en Côte d’Ivoire peut-être interprétée comme une recolonisation, il faut donc en imputer entièrement la responsabilité au FPI qui eut à décider du cours du destin de la Côte d’Ivoire en tant que parti au pouvoir. Le motif de la gratitude exprimée envers le Président français par les populations ivoiriennes à Yamoussoukro consiste en ce qu’il est parvenu à obtenir l’application du verdict des urnes et à mettre fin aux tueries. Elle dénonce donc indirectement la responsabilité des acteurs politiques locaux qui avaient en main le destin de la Côte d’Ivoire en ce moment précis. Ce critère d’évaluation et d’explication des faits historiques recentre l’attention sur l’entière responsabilité des acteurs, qui choisissent, qui décident et agissent. Il sera appliqué au nouveau gouvernement quand ce dernier devra rendre compte de sa gestion au terme de l’échéance de sa magistrature. Dès lors, continuer à désigner opiniâtrement d’illusoires responsabilités externes, à dénoncer une recolonisation de la Côte d’Ivoire perpétrée par l’impérialisme français comme le font les anticolonialistes de salons, les propagandistes du nationalisme ethniciste et les théoriciens du complot international contre l’Afrique, relève de l’irresponsabilité criminelle. L’attitude des populations ivoiriennes, amenées à réclamer la protection militaire de l’ancienne puissance coloniale pour se protéger de la passion prédatrice d’une fraction des élites locales, dévoile plutôt la faillite de ces derniers dans leur devoir de médiateurs entre la tradition et la modernité politique qui se sont servi de leur maîtrise instrumentale de la modernité pour opprimer les peuples. L’obligation des nouvelles autorités politiques d’en appeler à l’aide financière et économique des anciennes puissances coloniales pour reconstruire le tissu économique du pays systématiquement détruit de manière planifiée par les membres de l’ancienne équipe dirigeante ivoirienne dans une stratégie de conservation frauduleuse du pouvoir fait saillir l’absence du sens du bien public, le manque de scrupule et l’égoïsme monstrueux de ces derniers.

A rebours de la politique de désengagement prévue par la France, le faux anticolonialisme et l’irrationalité ethniciste meurtrière de la politique de l’ancienne équipe dirigeante aura donc eu l’étrange conséquence de conduire au renforcement de la présence militaire, économique et politique de la France dans le paysage ivoirien. L’observateur avisé ne peut qu’avoir le cœur serré devant le spectacle de cette dépendance consentie du pays à l’ancienne puissance coloniale. Le nationalisme ethniciste calamiteux d’exclusion et la lutte irrationnelle contre l’étranger et l’Occident que l’ex-président présentait comme une guerre de libération aura conduit à la tutelle finale, approuvée par les populations, de la Côte d’Ivoire à la France ! On ne peut s’empêcher de penser au mot du président rwandais Paul Kagamé qui soulignait que l’intervention de la France en Côte d’Ivoire posait problème tout en déplorant le fait que cette intervention soit le résultat de la corruption et de la politique d’exclusion ethniciste clanique répressive et meurtrière de certains dirigeants africains. La Côte d’Ivoire de Gbagbo, et la Libye de Kadhafi illustrent à souhait, la nocivité d’une dictature liberticide corrompue qui se maintient par une répression débridée qui pousse finalement la population à s’allier aux anciennes puissances coloniales pour obtenir, par la force, le changement politique vainement souhaité.

La fin des dirigeants et des élites ethniques tonitruants

L’anticolonialisme verbeux, proclamation belliqueuse doublée de corruption et de répression des peuples est donc l’allié objectif direct et indirect du colonialisme. Directement, les milieux financiers et les lobbies du capitalisme international sont ses partenaires en affaire. Les milieux du capitalisme français et bien d’autres furent, des partenaires en affaire de l’ancien gouvernement anticoloniste de Gbagbo qui ne s’en cachait d’ailleurs pas. Indirectement, l’anticolonialisme verbeux, corrompu et belliqueux est l’allié objectif du colonialisme et de l’impérialisme parce que sa culture de la dictature, surarmée répressive et appauvrissante, conduit immanquablement les peuples à chercher refuge sous l’aile protectrice armée des anciennes puissances coloniales et dans leur culture de la liberté et de la dignité humaine qui constitue cependant le voile du service de leurs intérêts commerciaux et politiques. Contrairement à cet anticolonialisme tonitruant, ethniciste, xénophobe et liberticide, l’anticolonialisme libéral et altruiste se définit par le refus de principe de l’oppression. Cosmopolite, et ouvert à l’altérité, il s’inscrit dans la culture démocratique et son crédo est le service de l’intérêt général et du bien-être des populations. Cet anticolonialisme citoyen se concrétise dans la démocratie. Il s’accomplit au quotidien par une élite citoyenne qui se réapproprie culturellement la modernité pour servir le bien public et les intérêts réels des populations.

L’ère des dirigeants et des élites ethniques tonitruants qui ne clament leur nationalisme et leur souverainisme que pour mieux instrumentaliser l’ethnie afin de servir leurs intérêts particuliers au détriment des populations en conquérant le pouvoir et le prestige dans les Etats africains, est historiquement révolue. La déliquescence et la déconfiture actuelle des Etats en lesquels régnaient ces élites et ces dirigeants traduisent la caducité des infrastructures qui les ont accouchées. De ce point de vue, le caractère creux et obsolète des mots d’ordre anticolonialistes, des manifestants pro-Kadhafi et de ceux de la diaspora ethnique du camp Gbagbo à Paris et ailleurs qui ne mobilisent ni les peuples arabes, ni les peuples d’Afrique sub-saharienne, traduit bel et bien la mort de l’anticolonialisme dogmatique verbeux, qui ne fut que l’idéologie d’une domination de classe. Ces slogans ne mobilisent plus les classes populaires parce que la domination des élites qu’elles servaient à dissimuler a été dévoilée par l’obsolescence des contextes et des structures historiques qui la portait. Les pratiques concrètes de prédation des classes dominantes qui s’en servaient comme camouflage ont été révélées aux yeux des peuples. La corruption et la violence des élites ethniques dirigeantes les ont clairement désignés aux yeux des peuples africains comme étant les colons internes dont il fallait qu’ils se libèrent. Après la fin de la guerre froide et de la lutte des blocs, les écrans commodes que constituaient la lutte contre le capitalisme international ou contre le communisme liberticide ne peuvent plus servir de paravent aux dictatures ethno-coloniales africaines de gauche ou de droite. L’anticolonialisme des élites ethniques est devenu historiquement obsolète et inopérant parce que les évolutions historiques ont dévoilé le colonialisme intérieur des élites ethniques et l’exploitation qu’elles exercent dans leurs propres pays, sur leurs propres peuples. L’instrumentalisation de l’ethnicité par les élites dominantes n’échappe plus aux populations. Un travail d’éducation des peuples à la maîtrise des instruments de la modernité, joint à une bonne gouvernance qui démontre par l’exemple que le présent africain peut être différent, que la liberté et le bien-être des peuples peuvent se substituer à l’oppression et au mal-être grâce à l’engagement actif et à la responsabilité des personnes, doit faire partie du programme politique des nouveaux gouvernants des Etats Africains. Il permettra de renverser le cours de l’histoire.