La Côte d’Ivoire doit-elle craindre un nouveau putsch ?

Le président Laurent Gbagbo a accusé le général Gueï de menées putschistes, dans une interview à un journal français. Quel que soit le risque réel, l’affaire semble d’abord riche en arrière-pensées politiques.

Le général Gueï prépare-t-il un nouveau coup de force pour s’emparer du pouvoir à Abidjan, comme l’a affirmé lundi le président Gbagbo au quotidien français Libération ? L’ancien président-putschiste de la Côte d’Ivoire, battu aux élections d’octobre,  » recrute-t-il des hommes au Liberia « , ainsi que l’avait déjà annoncé le ministre de la Défense à la télévision vendredi dernier, et comme l’a répété hier Laurent Gbagbo ? Le mystère est épais, d’autant que le chef de l’Etat s’est ingénié à brouiller lui-même les pistes en parlant à la presse française (lire ci-après).

Qu’en pensent les Ivoiriens ?  » Ils sont effrayés « , affirme Alain Lobognon, de la cellule de communication du Rassemblement des républicains (RDR, le parti de M. Ouattara) :  » Le fait que le président promette à Gueï, dans deux interviews le même jour, à la fois l’immunité et un procès, démontre que la sécurité n’est pas assurée dans le pays.  »

Mais l’opposition RDR pointe surtout le caractère tactique des propos de Laurent Gbagbo, à l’heure où la France, notamment, refuse son soutien économique au pays :  » En agitant la menace Gueï, Gbagbo cherche un point d’ancrage pour retenir les Occidentaux. Il sait que ces derniers préféreront toujours un président élu à un putschiste.  »

Mardi après-midi, la France a fait un pas vers le déblocage des 800 millions de francs que lui demande le chef d’Etat, en promettant de se concerter avec ses partenaires européens en vue de  » rétablir la coopération « .

 » Tout est possible « 

Une source proche du ministère des Affaires étrangères ivoirien, interrogée mardi, semblait en tous cas peu inquiète d’un risque de putsch. Elle soulignait plutôt que  » beaucoup d’Ivoiriens sont favorables à une traduction en justice du général Gueï. Si ses accointances avec des mercenaires libériens] étaient prouvées, ce serait une bonne occasion de le présenter à un juge « . L’accusation selon laquelle le général Gueï bénéficierait de soutiens militaires au Liberia est ancienne. Elle semble pourtant peu d’actualité : le président libérien Charles Taylor n’a-t-il pas été le premier chef d’Etat étranger à [apporter son soutien à Laurent Gbagbo, au lendemain de l’élection de ce dernier ?

Pour sa part, Alain Lobognon admet le risque d’une menée putschiste :  » Gueï est effectivement quelque part dans la nature avec des hommes armés, donc tout est possible « . Mais c’est pour aussitôt renouveler ses critiques à l’égard du nouveau pouvoir :  » Les seuls militaires incarcérés ne sont pas les anciens soutiens de Gueï, mais les généraux Palinfo et Coulibaly qui l’avaient abandonné avant les élections.  »

Les deux militaires cités sont des soutiens connus du RDR. La poursuite de leur détention confirmerait que pour le président élu, Alassane Ouattara – même exilé à Paris – constitue une menace plus directe que le général Gueï, caché quelque part dans la jungle avec des soldats de fortune.

UN JEU MEDIATIQUE TRES EMBROUILLE

Les propos tenus lundi à la presse par le président Gbagbo étaient pour le moins contradictoires

Dans l’interview à Libération où il dénonçait des préparatifs de putsch, Laurent Gbagbo a promis d’offrir à Gueï un  » statut d’ancien chef d’Etat  » – en clair, l’impunité. Mais le même jour, le nouveau leader ivoirien expliquait, cette fois dans une interview au journal Le Monde, que l’Etat traduirait  » tôt ou tard  » Gueï et ses hommes devant un tribunal.

Au milieu du silence remarqué des grandes agences de presse mondiales (l’AFP, AP et Reuters), dont aucune n’avait repris les propos présidentiels vingt-quatre heures après leur publication, le brouillard médiatique s’est encore épaissi mardi, avec la publication d’un article passablement embrouillé sur le site Internet de la BBC. Le média de référence britannique, d’ordinaire remarquable par sa rigueur et la précision de ses informations, a amalgamé les déclarations de Laurent Gbagbo au Monde et à Libération, accroissant la confusion autour des propos présidentiels. Le plus important est sans doute que la BBC, en reprenant en gros titre l’interview à Libération (Le Monde n’est pas mentionné), a donné une dimension internationale à une affaire demeurée jusque là franco-ivoirienne.

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