La Côte d’Ivoire choisit la préférence nationale

Un arrêté signé le 19 février dernier, impose, « l’ivoirisation » de tous les emplois tenus par des non Ivoiriens. Il s’agit désormais de remplacer les étrangers par des Ivoiriens de souche. Ce texte impose de lourdes sanctions et amendes aux entreprises contrevenantes et suscite déjà une vive inquiétude parmi la population immigrée.

« L’ivoirisation » est de retour en ville. On croyait ce démon qui était, entre autre, à l’origine de la crise ivoirienne (survenue en septembre 2002) anéanti. Pas du tout, il revient même en force. Témoin : un arrêté signé par les ministres de la Fonction publique et de l’Economie et des Finances ( Hubert Oulaye et Paul Bohoun Bouabré), le 19 février dernier. Un arrêté stipulant que « toute demande de visa de contrat au profit d’un travailleur non ivoirien, doit être accompagné d’un plan d’ivoirisation du poste approuvé par le ministre en charge de l’Emploi ».

Un arrêté sévère

Cet arrêté N°1437, entré en vigueur le jour de sa signature, prévoit, entre autres, que pour obtenir un visa de travail, il faudra désormais que l’employé concerné débourse pas moins d’un mois de salaire brut. Et que, toute vacance de poste dans une entreprise devrait désormais « faire l’objet d’une publication » pendant deux mois, auprès des organismes de placement agréés par l’Etat. Ce texte, que d’aucuns jugent déjà « xénophobe », précise qu’une demande de visa de travail est « irrecevable », si elle n’est pas accompagnée d’un « plan d’ivoirisation de deux ans maximum ». Et, pour enfoncer le clou, cette loi prévoit à l’encontre des employeurs qui l’auraient enfreinte, une sanction de quatre mois de salaire brut par année d’infraction. L’employé, quant à lui, est frappé d’une interdiction de travailler en Côte d’Ivoire.

Violation

L’ivoirisation induit le concept de la préférence nationale. Or, le 29 janvier 2003, l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) ratifiait l’article 91 instaurant une « abolition entre les ressortissants des Etats membres de toute discrimination fondée sur la nationalité, en ce qui concerne la recherche et l’exercice d’un emploi ». Cet article octroyait la liberté de circulation et de résidence, pour « tous les ressortissants des huit pays membres de l’UEMOA » que sont le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Sénégal et la Guinée-Bissau.

Au siège de l’UEMOA au Burkina Faso, on reconnaît que cette décision ivoirienne remet en cause le traité. Mais on y explique, sous couvert d’anonymat, que pour un pays (Côte d’Ivoire) qui représente 40% du PIB (produit intérieur brut) de l’UEMOA dans la sous-région, on ne peut que « le caresser dans le sens du poil ». Toutefois, on confie qu’une concertation entre chefs d’Etat devrait bientôt se tenir pour essayer de réfléchir sur cette « régression » que vient d’appliquer la Côte d’Ivoire. Réflexion qui devrait déboucher sur une « sanction », certainement minime, au vu du poids économique important qu’occupe le pays du cacao en Afrique occidentale.

Déception

La communauté étrangère du pays est sous le choc. Evelyne, une Française qui vit depuis une vingtaine d’années dans le pays et qui travaille dans une société publique, s’inquiète d’une « possible fragilisation » des entreprises. Pour elle, les « éventuels remplacements » de personnes étrangères par des Ivoiriens, pourraient avoir des conséquences néfastes sur le plan du travail. « Parce que, si l’Ivoirien n’a pas les mêmes compétences que l’étranger, la productivité de l’entreprise pourrait en pâtir », poursuit-elle.

Béatrice, une Béninoise qui vit en Côte d’Ivoire depuis 18 ans mais qui n’est pas naturalisée, trouve que l’application de cet arrêté « va créer un gros problème social ». La jeune femme, officiant dans une firme d’agro-alimentaire, reconnaît qu’elle « ne peux pas être objective », quant au bien fondé de cette loi qui menace son poste. Elle reste néanmoins confiante en ses compétences pour conserver son emploi. Elle pense par ailleurs que le nombre élevé d’étrangers (près du tiers de la population est d’origine étrangère, ndlr) « empêchera les autorités d’aller au bout de leur démarche ».

Pour le moment, les choses ne semblent pas aller dans cette direction. Car, mardi dernier, une nouvelle implication de ce texte envers les immigrés travaillant en Côte d’Ivoire a été mise à jour. Il serait question de nationaliser prochainement des firmes appartenant aux étrangers du pays.