La catastrophe démographique de l’Afrique australe

Sur les 34,3 millions de personnes atteintes du sida dans le monde fin 1999, 24,5 millions vivaient en Afrique subsaharienne. C’est cependant dans le cône austral du continent que la maladie prend les proportions les plus alarmantes, avec, dans les pays les plus sévèrement touchés, un adulte sur cinq, voire sur trois, infecté. Des taux qui annoncent une catastrophe démographique sans précédent.

C’est dans le Sud du continent africain que l’épidémie de sida se propage de la façon la plus fulgurante. Les taux de prévalence, qui indiquent la part de la population infectée par le virus, y sont les plus élevés du globe. Plus du tiers des 15-49 ans au Botswana, pourcentage qui a plus que triplé depuis 1992, le quart au Swaziland et au Zimbabwe, près d’un cinquième en Afrique du Sud (contre 12,9% il y a seulement deux ans). Avec 4,2 millions de personnes infectées, l’Afrique du Sud est en outre le pays du monde qui compte le plus grand nombre de malades du sida. En 1999, 250 000 décès dus à la maladie y ont été enregistrés ; au Zimbabwe, ce sont plus de 2000 personnes qui y succombent chaque semaine, selon l’Onusida, le programme commun des Nations Unies sur le sida.

Pyramide des âges sectionnée

Or l’épidémie frappe principalement les jeunes : un grand nombre sont contaminés dès leur adolescence ou au début de leur vie adulte. Les jeunes filles surtout, infectées plus tôt et en plus grand nombre par rapport aux garçons (l’une des explications avancées concerne leurs relations sexuelles non protégées avec des partenaires plus âgés). Selon l’UNICEF (Fonds des Nations Unies pour l’enfance), une jeune femme sur trois âgée de 15 à 24 ans est atteinte par le sida au Botswana, contre un jeune homme sur sept. Localement, les chiffres peuvent être encore plus terrifiants : une étude révèle que dans la ville sud-africaine de Carletonville, près de 6 femmes sur dix entre 20 et 25 ans sont séropositives.

Ce sont donc de jeunes adultes qu’emporte l’épidémie : contaminés majoritairement au cours de la vingtaine et de la trentaine, les malades du sida décèdent effectivement une dizaine d’années plus tard environ, c’est-à-dire dans la période la plus productive de leur vie, celle aussi où ils ont la charge de leurs famille, parents et enfants. Selon l’Onusida, le VIH pourrait emporter un tiers au moins des jeunes hommes et femmes dans les pays où il sévit le plus durement, jusqu’à deux tiers dans certains endroits. Or, de tels taux de mortalité chez les jeunes adultes,  » jamais vus dans l’histoire, même après des millénaires d’épidémies, de guerres et de famines  » ainsi que le souligne l’organisme international, annoncent des bouleversements démographiques particulièrement préoccupants pour l’avenir des pays concernés. Dans vingt ans au Botswana, il y aura ainsi plus de sexagénaires et de septuagénaires que d’adultes dans la quarantaine et la cinquantaine, annonce le Bureau du recensement américain.

Un pas en arrière de 50 ans

La natalité notamment devrait considérablement diminuer ces prochaines années du fait du décès prématuré d’un grand nombre de femmes. Une étude réalisée au Zimbabwe a démontré que la probabilité pour une jeune fille de 15 ans de mourir avant la fin de sa période de reproduction avait quadruplé, passant de 11% environ au début des années 1980 à plus de 40% en 1997. Et le Bureau du recensement des Etats-Unis prévoit qu’en 2020, au Botswana, le sida sera responsable d’une diminution de près de la moitié du nombre des naissances.

On estime en outre qu’un tiers des nourrissons nés de femmes séropositives sont eux-mêmes infectés. Or, selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé), dans les pays les plus touchés, 20 à 45% des femmes enceintes sont contaminées par le VIH. Un taux qui peut même être supérieur à 50% dans certains endroits du Zimbabwe par exemple. On enregistre déjà dans ce pays une hausse de 25% du nombre de décès chez les enfants. Et l’Onusida projette que pour les années 2005-2010, la mortalité infantile en Afrique du Sud sera 60% supérieure à ce qu’elle aurait été en l’absence de la maladie.

C’est déjà près d’un demi-siècle d’avancées que le sida est en passe d’anéantir, tant en matière de mortalité infantile que d’espérance de vie. En un peu moins de vingt ans, cette dernière est ainsi passée de 65 à 39 ans au Zimbabwe ; au Malawi, elle n’est plus aujourd’hui que de 37 ans.

Catherine Le Palud