La cabale de l’oligarchie mondiale de l’eau

La vision que nous avons des problèmes liés à l’eau ne nous appartient pas. Elle est insidieusement construite, développée et distillée par ce que l’un des plus grands altermondialistes de l’eau, le professeur Riccardo Petrella, appelle : « l’oligarchie mondiale de l’eau ». Banque mondiale, multinationales de l’eau, organisations intergouvernementales et experts, tous nous « alphabétisent à l’évangile » de leur pensée économique-culturelle. Afrik vous offre une plongée au cœur du système.

L’eau n’est pas un bien privé mais un droit à la vie. Or les privatisations des services de distribution témoignent d’une vision mercantile de l’eau. Comment s’est développée cette logique, aujourd’hui acceptée par tous ? C’est que nous explique le professeur italien Riccardo Petrella, une des grandes figures des altermondialistes de l’eau, rencontré dans le cadre du Festival Asie-Africa de Monaco pour les œuvres universelles de solidarité (Famous).

Afrik : Quelle est la logique qui se cache derrière la vague de privatisation des services de distribution d’eau ?

Riccardo Petrella :
Depuis les débuts des années 90, en lien à la privatisation croissante des services de distribution d’eau, l’idée était de dire que les états n’ont plus les moyens de financer certains services. Pour assurer le développement, selon cette théorie néo-libérale : il faut nécessairement passer par l’investissement privé ! Ainsi on nous dit que c’est le secteur privé qui doit assurer le droit à la vie de tout le monde Mais il fallait légitimer cela sur des bases culturelles. Abandonnons les dépenses publiques dans l’eau et laissons libre le capital privé pour assurer de manière efficace l’accès à l’eau.

Afrik : Il est vrai tout de même que la gestion publique de l’eau n’est souvent pas une réussite dans certains pays.

Riccardo Petrella :
L’argument n’est pas de dire puisque certains Etats montrent leur incapacité alors il faut donner au privé. Qui se montre tout aussi incapable de bien gérer les choses. L’alternative est de changer l’Etat. C’est l’argument le plus fort pour la privatisation. La Suisse n’a jamais rien privatisé. Et cela marche très bien. On considère que la perte naturelle d’eau dans les aqueducs est de 9 %. Le seul pays qui soit au niveau c’est la Suisse. En France qui est depuis plus de 20 ans dans le partenariat public-privé, la moyenne est entre 25 et 30 % de perte d’eau. La vraie question est ailleurs. Est ce que vous considérez l’eau comme un bien public et un droit ou comme un bien privé ? Alors on se donne les moyens d’atteindre ses objectifs.

Afrik : Tout à l’heure vous parliez de légitimer les bases culturelles de la privatisation. Qui a participé à cela ?

Riccardo Petrella :
C’est la Banque mondiale sous la pression des multinationales de l’eau qui a œuvré pour ce changement. Ondéo (anciennement Suez) et Véolia (Vivendi) ont convaincu la Banque Mondiale que la meilleure chose à faire était de confier le secteur au privé. En 1993, l’instance financière a sorti un document cadre, « L’ajustement intégré des ressources hydriques », qui est devenu la bible de la pensée économique et financière du monde développé et donc aussi des dirigeants du monde pauvre qui dépendent de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.

Afrik : Quel est le principe fondamental de ce document ?

Riccardo Petrella :
Le principe fondamental de ce document est que l’eau ne peut plus être considérée comme un bien commun. L’eau doit être considérée comme un bien économique, donc soumis aux principes de l’économie capitaliste de marché. Les pouvoirs publics doivent établir une tarification dans la distribution de l’eau qui permet la récupération de tous les coûts de production. Vous ne pouvez ainsi pas donner un prix de l’eau subventionné. L’Union européenne, dans un document de 2001, a repris cette idée en disant que la gestion rationnelle économique de l’eau doit être fondée sur le Full cost recovery principle. Et les dirigeants africains adoptent le même discours. Pour développer le tout, les entreprises multinationales privées, la Banque mondiale, certains Etats, comme la France, l’Egypte ou le Canada, plus les organisations intergouvernementales de la famille des Nations Unies (Onu), plus toutes les associations d’experts et de techniciens, qui existent parce qu’ils travaillent dans le cadre de l’Onu (comme l’International Water research ou l’Association international de l’eau), ont créé ensemble le Conseil mondial de l’eau. Conseil financé par la Banque mondiale et les entreprises privées. On leur a donné la charge d’élaborer les fondements théoriques, politiques et éthiques de la vision mondiale de l’eau. Ils ont présenté en 2000 un rapport très riche appelé The world water vision.

Afrik : A vous entendre il s’agit de stratégies pour les élites faites par les élites.?

Riccardo Petrella :
Exactement. C’est ce que j’appelle l’oligarchie mondiale de l’eau. C’est une alliance naturelle, spontanée et délibérée qui s’est établie d’une part entre certains Etats hydriques, les compagnies internationales privées et les organisations internationales et intergouvernementales et enfin les experts. Ce sont eux qui établissent l’ordre du jour. Ce sont eux qui ont élaboré les mots clés, les mots qui comptent pour établir les problèmes de l’eau. C’est ça le vrai pouvoir. Ils nous alphabétisent à l’évangile de l’oligarchie mondiale de l’eau. Le Conseil mondial de l’eau à la tâche d’organiser tous les trois ans le Forum mondial de l’eau. Le premier a eu lieu à Marrakech en 1997, le second en 2000 à La Haie et le dernier en date au Japon à Kyoto. Ce Forum se termine par une conférence ministérielle qui n’a aucun mandat ! Il faut rappeler que ce Forum est une organisation privée et non intergouvernementale. Nous sommes en pleine mystification de la démocratie. Qui représente qui ?

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