L’Uemoa « sur le terrain »

L’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) est l’illustration de la volonté de huit Etats de se développer en misant sur l’intégration régionale. Entre instabilité politique, difficulté à conduire les réformes nécessaires et impératif de servir les populations de la zone, l’organisation s’attelle vaillamment, depuis 16 ans, à construire un espace unifié où la libre circulation des biens et des personnes sera totalement effective. Visa unique, fourniture en énergie durable pour ses pays membres, politique touristique commune sont quelques uns des futurs chantiers de l’union.

La 14e session ordinaire de la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) s’est tenue le 20 février dernier à Bamako, au Mali, pays qui assure la présidence de l’organisation panafricaine. « La situation inédite du Niger », dont les représentants du nouveau régime ont été entendus par les chefs de l’Etat présents et qui ont condamné le coup de force, a polarisé l’attention du sommet. Ce dernier a réaffirmé « la nécessité d’approfondir l’intégration » à laquelle un sommet spécial devrait être consacré. Cette session ordinaire a été également marquée par l’adoption d’une politique commune du tourisme et la décision d’apporter une aide supplémentaire à la Guinée-Bissau « afin de lui permettre de renflouer son budget de fonctionnement ». Les chefs d’Etat de la zone Uemoa ont aussi souhaité la création d’un fonds d’urgence pour faire face « à des situations imprévues », comme les récentes inondations dans plusieurs Etats membres, la sècheresse ou encore les invasions de criquets au nom de la « souplesse, du fait de notre proximité et de notre sensibilité, dont ne disposent pas les organisations internationales, les ONG ou autres bailleurs de fonds », a indiqué Soumaïla Cissé, le président de la Commission de l’Uemoa dont le siège est basé au Burkina Faso. Depuis janvier 2004, le Malien dirige une union qui a affiché un taux de croissance de près de 3% en 2009, une inflation prévue de 1,3% et une dette publique qui représente environ 40% du PIB de la zone. Au lendemain du sommet, Soumaïla Cissé est revenu sur les impératifs et les ambitions de son organisation.

Afrik.com : En matière de libre circulation, l’Uemoa s’est engagée dans un processus inédit. Un visa unique pour les non-ressortissants de l’Union devrait être disponible en 2011 ?

Soumaïla Cissé :
C’est notre souhait, c’est l’engagement des Etats. Nous veillerons à ce qu’ils respectent leur parole. Nous avons adopté une politique commune en matière de tourisme, le visa unique est une bonne mesure d’accompagnement. Nous allons faire notre Schengen.

Afrik.com : Dans ce processus, vous avez franchi une étape décisive. Depuis octobre 2009, la reconnaissance mutuelle des visas émis par les Etats membres pour les non-ressortissants de l’Union est en vigueur. Mais il semble que pour des raisons administratives, du retard ait été pris dans sa mise en application effective. Comment gère-t-on ces lenteurs et entraves qui n’ont plus lieu d’être ?

Soumaïla Cissé :
C’est la force d’inertie. Quand il y a un changement, il y a toujours de la résistance. Nous essayons d’identifier les cas d’entrave et nous allons communiquer, via notamment les médias, afin qu’il y ait une sorte de pression globale. C’est une volonté des chefs d’Etat, il faut maintenant que des instructions soient données et parviennent aux consuls, au policier qui est à la frontière, habilité à accepter ou à refuser un visa. Il faut que nous soyons crédibles quand nous adoptons des mesures et c’est pour cela que nous allons continuer à nous battre au quotidien pour respecter nos engagements. Nous avons des supports de communication qui seront disséminés dans toutes les représentations de nos pays, nous allons intervenir dans les aéroports et autres lieux de transit afin d’assurer une large diffusion de l’information.

Afrik.com : Le visa communautaire sera une avancée majeure en matière de libre circulation…

Soumaïla Cissé :
Les ressortissants de la zone circulent librement avec une pièce d’identité. Ce dont on se plaint, ce sont les tracasseries sur les routes : trop de contrôles, trop de perte de temps. Cela pénalise aussi bien les personnes que les marchandises. Nous avons par conséquent fixé des normes de contrôles – pour l’heure trois au maximum sur chaque tronçon – en ayant en perspective leur suppression afin qu’il ne reste que ceux aux frontières. Evidemment, il s’agit d’éviter tous les prélèvements indus. Ce que nous voulons aujourd’hui, c’est un espace plus ouvert qui permettra à des investisseurs et à des touristes de venir chez nous dans de bonnes conditions. Au lieu d’un pays, nous leur en offrons huit quel que soit leur point d’entrée. C’est le but de l’instauration du visa communautaire. Mais dans un premier temps, nous avons institué la reconnaissance mutuelle des visas. Dans une deuxième phase, nous allons émettre un visa unique pour favoriser l’investissement et développer l’industrie touristique. Il faut globalement améliorer le climat des affaires dans l’espace Uemoa.

Afrik.com : Vous avez mis en place une structure pour mesurer l’incidence des tracasseries routières dans les corridors de l’Uemoa en partenariat avec l’agence américaine de développement, l’USAID et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, l’Observatoire des pratiques anormales (OPA). Comment fonctionne-t-il ?

Soumaïla Cissé :
Nous avons des enquêteurs qui sont sur les routes qui relèvent les pratiques irrégulières, en interrogeant notamment les usagers victimes de racket, et qui produisent des statistiques. Nous avons une compilation trimestrielle de toutes ces informations et un rapport est distribué à toutes les autorités compétentes. Il est aussi diffusé sur les médias afin de faire évoluer les comportements. Ces informations nous permettent de prendre des dispositions pour lutter contre ces prélèvements illicités, comme ces fameux postes de contrôles juxtaposés (Un PCJ réunit les services douaniers de deux Etats frontaliers pour accélérer les formalités de transit, ndlr). Le premier à être opérationnel est celui de Cinkansé (entre le Burkina Faso et le Togo, ndlr). Ce sont des postes très importants où l’on, entre autres, des scanners et des fourrières.

Afrik.com : Quel est le taux de croissance des échanges communautaires depuis la création de l’Union ?

Soumaïla Cissé :
Nous avons démarré à environ 7%. Aujourd’hui, nous sommes à 15,5% alors que nous espérions un taux de croissance de 13%. N’eut-été la crise ivoirienne, la progression aurait certainement été plus importante. Nous avançons….

Afrik.com : En dépit des tensions politiques ?

Soumaïla Cissé :
La politique empêche toujours les choses. Mais nous ne nous arrêtons pas à la politique, ce n’est pas parce qu’il y a une crise au Niger que nous n’y allons pas. Il faut continuer à y aller jusqu’à ce que les déblocages soient réels.

Afrik.com : Vous parliez d’information et de sensibilisation. Vu d’ici, on se dit qu’il en faudrait également pour le citoyen lambda qui apparemment ne perçoit pas toujours l’impact de votre organisation sur son quotidien. Que faites-vous pour y remédier ?

Soumaïla Cissé :
Avez-vous fait un sondage (rire) ? Chaque quinzaine, nous avons une émission qui est diffusée sur Africable (chaîne de télévision panafricaine basée au Mali) sur toutes les télés des Etats membres, nous avons également  « Wari » sur TV5. L’Uemoa (uemoa.int) dispose également d’un réseau de journalistes économiques, de deux sites web – le site officiel de l’organisation et Investir en zone franc (izf.com). Nous avons formé des communicateurs traditionnels et réalisé des reportages dans les langues nationales pour faire connaître l’Uemoa. Nous avons même eu recours au football pour nous faire connaître. Mais au-delà de la communication, ce qui est le plus important, c’est de montrer aux populations ce que l’Uemoa contribue à améliorer dans leur quotidien. Quand elles voient un forage ou une route qui passe devant leur maison et qu’on leur explique que c’est grâce à l’Uemoa, notre action devient immédiatement palpable.

Afrik.com : Après 15 ans d’existence, quelles sont aujourd’hui les priorités de l’Uemoa ?

Soumaïla Cissé :
L’Uemoa a connu deux périodes et nous sommes dans la deuxième. La première a été consacrée à la mise en place de la réglementation. Nous avons défini le Tarif extérieur commun (TEC), la nomenclature douanière, les normes de la TVA, les règles comptables, de la concurrence… Tout ce qui peut aider aux échanges. Nous avons également défini durant cette période toutes les politiques : agricole, environnementale… Nous sommes désormais dans la deuxième phase qui consiste à aller sur le terrain, là où notre programme économique régional est important et où nous lui donnons un cadre d’action. Dans le domaine agricole par exemple, nous avons défini nos priorités : coton, riz, aviculture, filière bétail – viande et maïs. Ce qui ne signifie pas que les autres filières ne sont pas importantes. Mais en se concentrant sur ces cinq secteurs, nous pensons régler de façon globale la question alimentaire de la région. Nous sommes par conséquent en train d’aménager des terres arables, et dans d’autres domaines, construire des routes avec l’aide des Etats, de nous attaquer au problème de l’érosion côtière, construire 2 500 forages et mettre à niveau 1000 entreprises aux standards internationaux. Nous sommes également engagés dans des négociations commerciales avec l’Union européenne et les pays du Maghreb.

Afrik.com : La Côte d’Ivoire, seule exception jusqu’ici dans la sous-région, souffre depuis quelques semaines de délestage ? Avec l’Initiative régionale pour l’énergie durable (Ired), l’approvisionnement en énergie est-il également un chantier prioritaire ?

Soumaïla Cissé :
Il permet de définir des objectifs stratégiques, afin qu’en 2030 nous puissions offrir un accès universel à l’électricité à 30 F CFA le kwh. Cet objectif sera atteint par étapes. La première est de faire face à l’urgence : des pays comme le Bénin ont jusqu’à 18h de délestage par jour. La deuxième consistera à produire de l’énergie supplémentaire pour arriver à l’équilibre et la troisième à utiliser des énergies qui tiennent compte de la préservation de l’environnement – le solaire, le nucléaire – et qui nous permettent d’aller au-delà de la couverture universelle.

Afrik.com : Vous comptez notamment sur le nucléaire nigérien ?

Soumaïla Cissé :
Nous l’envisageons même si le coût d’une centrale nucléaire reste important : 10 milliards. Le nucléaire civil est une opportunité que nous souhaitons saisir pour le bien-être de nos populations.

Afrik.com :Peut-on imaginer à terme que l’Uemoa fusionne avec la Cedeao, avec qui vous collaborez déjà à plusieurs niveaux et sur plusieurs programmes ?

Soumaïla Cissé :
L’idéal, c’est qu’il n’y ait que la Cedeao en Afrique de l’Ouest, l’Union africaine à l’échelle du continent et les Nations unies au niveau mondial. Tous les problèmes seraient ainsi réglés mais la situation est plus complexe. Il est important d’avoir une organisation la plus proche possible des gens. C’est un long chemin vers lequel il faut aller. Il faudrait amener la Cedeao à avoir une monnaie, qu’on ait une monnaie commune, des politiques communes… Le choix politique ne pose pas de problème, c’est plutôt la démarche technique. N’oubliez pas que la Cedeao existe depuis 1975. Le niveau d’intégration atteint aujourd’hui par l’Uemoa fait de nous l’enfant prodigue.

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