L’invitation fastueuse de Djillali Mehri

Jules Meunier

Succès pour l’exposition impressionnante de peintres orientalistes « Invitation au voyage », offerte au public parisien jusqu’au 1er décembre 2003 par le collectionneur et mécène algérien Djillali Mehri dans le cadre de «Djazaïr, Une année de l’Algérie en France ».

Les lambris dorés de l’Hôtel Dassault, au Rond Point des Champs Elysées, en plein cœur du quartier le plus prisé de Paris, sont le théâtre d’un singulier dépaysement : alors que dehors la pluie tombe en bruine grise, les salons au contraire débordent de soleil et de chaleur. La magie de la peinture orientaliste opère pleinement.

C’est à voyage dans l’espace et dans le temps que Djillali Mehri nous convie. Le grand collectionneur algérien a ouvert ses trésors à une historienne d’art renommée, Lynne Thornton, avec mission d’organiser, le temps d’une exposition, un voyage immobile dans le Maghreb de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle.

Saisir le mouvement

Le principal maître exposé est Etienne Dinet. On reconnaît immédiatement ses coloris chauds, ses cadrages rapprochés, sa vision énergique et mouvementée de la peinture. Ce sont des scènes de la vie quotidienne qui sont saisies, comme par une photographie. L’instant est figé, avec toute l’animation des visages et l’expression des gestes suspendus.

Le paradoxe est que cette technique permet au peintre de restituer beaucoup plus qu’un moment fugace. Le film entier se déroule devant nos yeux, et derrière la séquence arrêtée, c’est toute l’histoire qui se recompose dans l’œil du spectateur. Cette manière si particulière à Etienne Dinet se retrouve dans la plupart des tableaux qui sont ici exposés : qu’il s’agisse d’enfants, restitués dans leur quotidien (« Le jeu de la koura », « assemblée de gamins », « jeu de fillettes : la barda ») ou d’adultes (« A la fenêtre », « Meddah aveugle chantant l’épopée du prophète », « Le vendredi au cimetière »).

Foisonnement de talents

Caractéristique aussi : l’absence de ciel. Il n’y a pas de place pour l’espace ou l’absence dans les tableaux d’Etienne Dinet. La vie en emplit chaque parcelle, d’où cette impression de profusion et de chaleur qui s’en dégage. Aux autres orientalistes, présents également dans l’exposition, Dinet laisse les grands paysages, les panoramas ensoleillés, les vastes horizons. Lui se concentre sur l’humanité, et si par exception il choisit d’ouvrir un peu le champ (pour les « Petites laveuses dans l’oued » ou les « Lavandières dans l’oued Bou-Saâda ») c’est qu’il veut le remplir d’acteurs plus nombreux. L’originalité de Dinet éclate tout au long de l’exposition : peinture de générosité et d’amour de cette Algérie profonde et belle qu’il n’a cessé d’admirer.

Cela n’enlève rien au talent des autres orientalistes représentés dans cette collection magistralement réunie : Adam Styka offre, au fil des premières décennies du vingtième siècle, une peinture libérée des afféteries et des conventions de ses prédécesseurs, osant les couleurs les plus justes et faisant exploser une vision dépouillée et réaliste de l’Afrique du Nord (« Guerriers Bicharins », « A l’ombre des palmiers »).

Il faudrait, naturellement, les citer tous, mais c’est impossible : seule certitude, au terme du pacours intelligemment conçu d’un salon à l’autre : cette peinture orientaliste n’est pas seulement une « invitation au voyage », c’est un grand cri d’amour. Chaque toile révèle la fascination qu’exerçait l’Algérie sur ces peintres, l’attachement qui les liait à cette lumière, à ces couleurs, à cette vie intense. Au point qu’après un siècle, un peu de cette vie là vibre encore sur leurs toiles.