L’instantané charnel de Gian Paolo Barbieri

Photographe de mode, Gian Paolo Barbieri a découvert à l’Est de l’Afrique des îles qui sont l’antichambre du Paradis. Immédiateté physique des visions, puissance des sensations, luxuriance des végétaux et somptuosité du règne animal : dans  » Equador « , un univers de plus haute présence prend corps devant son objectif.

Dès les premières pages du volume, l’oeil est saisi par la densité extrême d’une vision où l’homme est au coeur de la nature. Il n’y a pas de frontière entre les règnes : le minéral devient végétal, le végétal se pare des couleurs complexes de l’animé, les corps rejoignent par leur tranquille splendeur l’insolente prolifération de vie qu’enferme l’océan, ou la peau tendue d’improbables fruits.

Et soudain la beauté explose : les veines gonflent sous l’épiderme de bronze, les feuilles intensément vertes enveloppent des corps brûlants que l’eau pique de reflets, le velouté indécent des fleurs gonfle déjà des gousses promises. La mer livre son abondante moisson de pieuvres pêchées, qui s’égouttent au soleil, de squales harponnés, de murènes nouées, de coquillages géants.

Explosion de beauté

Générosité de la terre et de l’océan : le photographe reconstruit un monde instantanément éclatant et charnel, où tout est corps et désir. Fleurs obscènes, seins pleins de sève, grosses noix fendues qui dessinent la cambrure d’un rein, tiges brillantes, grenades ouvertes, colonnes vertébrales annelées des bananiers aux lourds régimes… Ailleurs, la vigueur d’un regard, la netteté d’une main, le pli d’une bouche, l’évidence d’un sexe sans honte, le clin d’oeil complice d’un nombril, la chaleur immédiate d’une respiration.

Tout est matière et vie, rien de retenu ni posé. Chaque photo est un échange, un passage, un coup de poing, un coup de coeur. Crabes, raies, poissons-chats composent des natures mortes dont la simplicité même souligne l’arrogante beauté. Terrible humanité de ce regard de poulpe, à deux doigts de sa bouche ouverte : cri ou menace ? Chorégraphie effrayante des requins qui glissent entre deux eaux : jeunes et rapides, vieux et ridés, images mobiles de notre destinée.

Une tortue, soudain, fait un pas, semblant sortir du fond des âges, porteuse de toute la sagesse et lassitude accumulées par l’impatiente humanité, d’une démarche formidablement distinguée, port de reine, redressant le col, un rien surannée. Elle révèle que la mort n’a plus prise sur ce monde où la chair prolifère sous chaque courbe et chaque ligne. D’éternels adolescents arborent en guise de colliers les mâchoires volées aux grands squales. Tout est braise et joie spontanée. Toute surface, frémissement. Et tout instant, plaisir vital.

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