L’hôtel pour chèvres

Tradition séculaire au Maroc, l’élevage en milieu urbain est pourtant interdit dans le pays depuis 1986. Malgré tout, l’activité continue ici et là en toute illégalité. Des éleveurs de chèvres et une ONG de la ville de Chaouen ont décidé, voici un an, de rentrer dans le rang en développant un projet de locaux d’hébergement pour les animaux.  » L’hôtel pour chèvres « , comme le qualifient les autochtones, fait déjà des émules.

« L’hôtel pour chèvres ». Le délicieux abus de langage des habitants de la ville de Chaouen au Maroc n’est pourtant pas loin de la vérité. Depuis un an, les éleveurs de la région, constitués en association, bénéficient gratuitement de locaux d’hébergement pour leurs bêtes. Une initiative qu’ils ont contribué à mettre en place avec une ONG locale, l’Association de développement locale de Chaouen. L’activité s’effectue dès lors dans le cadre d’une légalité, bien malmenée jusque là. Une expérience concluante amenée à faire tâche d’huile…

Le projet visait à mettre un terme à une situation délictueuse qui durait depuis près de quatorze ans. En 1986, les autorités chérifiennes interdisent l’élevage en milieu urbain. Pour des questions d’hygiène, le ministre de l’Intérieur abolit une tradition séculaire. Du moins le croit-il. Car, bravant le texte de la loi, de nombreux irréductibles perpétuent la coutume, poursuivant l’oeuvre de leur père et du père de leur père. Les pandores de la justice laissent faire, se contentant uniquement de réprimandes orales -ou de menus cadeaux… Ils ferment les yeux pour ne pas voir ces petites transhumances traverser la ville.

Regrouper les activités

Ainsi travaillaient, chacun de leur côté, les éleveurs caprins de Chaouen. Prenant conscience que l’union fait la force et décidés à débloquer la situation, douze d’entre eux se constituent en association en 1999. Plus pour parler d’une seule voix face à des interlocuteurs institutionnels que pour regrouper leurs activités économiques.  » Nous ne nous sommes pas constitués en coopérative, parce que nous sommes avant tout des éleveurs, pas des gestionnaires « , explique Abdesalam Akariou, président de l’association des éleveurs de la ville.

Ensemble, ils vont voir l’Association de développement local de Chaouen (ADL) pour engager une action commune. L’unité de production et d’amélioration de l’élevage caprin, plus communément appelée,  » l’hôtel pour chèvres « , voit le jour. Douze  » chèvreries « , regroupées en de mêmes locaux, s’installent à 6 km de la ville, en pleine campagne. Les chèvres quittent donc la ville pour se mettre au vert.

L’hôtel affiche complet

Superficie de l’ensemble : 3 500 mètres carrés.  » Chacun des douze éleveurs est maître chez lui. Nous occupons gratuitement nos chevreries et nous disposons tous, en moyenne, de 40 à 60 bêtes « , précise M Akariou. Mais le projet ne s’arrête pas là. Outre l’octroi d’une parcelle à chaque éleveur,  » l’Hôtel  » poursuit l’objectif d’améliorer la production de lait et comprend également un volet formation et gestion pour les membres de l’association.  » C’est un projet dynamique « , souligne Mlle Rabia Zbakh, responsable de la coordination au sein de l’ADL.

Coût total de l’opération : 1,5 million de dirhams (1 million de FF). Côté financement, les éleveurs n’ont pas eu à débourser un centime,  » ils ont seulement participé à l’élaboration des plans des locaux « , explique Mlle Zbakh. Tout a été pris en charge par un collectif de bailleurs de fonds nationaux et étrangers, en l’occurrence espagnols. Ainsi la municipalité de Chaouen, une ONG de Cordoue et la municipalité de Ronda (Espagne) ont, entre autres, mis la main à la poche pour que le projet puisse voir le jour. Le terrain qui appartenait à l’Etat marocain a été cédé gracieusement par le ministère des Eaux et Forêts.

Et le projet fonctionne plutôt bien. Les éleveurs de Chaouen sont tout à fait conscients de leur chance.  » C’est merveilleux « , s’exclame M Akariou.  » C’est notre seul métier. Heureusement que nous avons pu trouver une solution pour continuer à faire ce que nous avons toujours fait « . Ailleurs, les autres éleveurs du pays regardent avec intérêt l’évolution du projet.  » De nombreuses demandes d’aide arrivent sur le bureau de l’ADL, mais nous ne pouvons malheureusement pas y donner suite étant donné le caractère local de notre association « , déplore Mlle Zbakh. Nul doute cependant que les schémas d’action jusque là employés seront bientôt repris pour que l’expérience puisse prospérer en d’autres lieux.