L’Histoire sur les lèvres d’Amadou

Les pages d’histoire se tournent joyeusement avec le verbe d’Amadou S. Traoré. Il a accompagné le Mali depuis 1929. L’intellectuel est fils du peuple. Colonialisme, indépendance, dictature, démocratie… Le griot a tout connu. Il continue de se battre. Portrait.

Amadou S. Traoré a un visage d’ébène émaillé de quelques rides. Celles-ci se révèlent lorsque le vieil homme plisse ses yeux pleins de malice. Drapé dans un boubou blanc, au raffinement discret, Amadou est à Paris pour quelques jours et trimballe sur son épaule un gros sac en tissu africain. Il en déballe des trésors comme il livre sa vie. Les phrases sortent en cascade, entrecoupées de rires enfantins. Amadou se raconte avec joie. Il n’en retire aucune satisfaction si ce n’est celle de témoigner sur une époque et sur l’Histoire qui s’est souvent mêlée à son histoire personnelle.

Destin incroyable que celui de ce Malien, fils de l’un des premiers lettrés d’Afrique, son père, sorti d’une école normale en 1917. Né en 1929, il est de cette génération qui a vu  » les barrières tomber devant les Africains « . Il fait partie des premiers à qui l’on a donné le droit de passer des examens, de porter des chaussures – car  » seuls les souliers du colonisateur avaient le droit de faire du bruit  » -, de s’organiser en parti politique, en bref  » d’avancer, d’avancer « , martèle Amadou.

Chaussures coloniales

A 75 ans, Amadou poursuit ce pourquoi il se bat depuis 53 ans : la politique.  » La politique, ce n’est pas la conquête du pouvoir. La politique, c’est amener le débat d’idées, faire des propositions fécondes, défendre les intérêts de la plus grande masse, organiser les hommes et les choses pour réaliser leur plus grand bonheur « . Il s’est dédié à cette cause avec  » foi et abnégation, sans aucun souci matériel ni moral « .

En 1950, il est instituteur dans un village sans lampe à gaz, sans structures sanitaire ou municipale.  » C’est moi qui enregistrait les naissances, les décès, les mariages « , se rappelle-t-il avec un sourire éclatant.  » Les enfants n’avaient jamais vu un ballon et j’ai dû faire les premiers semis de tomates !  » En 1958, il est révoqué pour sa position indépendantiste. Il se retrouve au chômage mais continue à enseigner… d’une autre manière. Il fonde la Librairie de l’Etoile noire. En 1960, le Mali devient indépendant. Amadou offre à son pays sa librairie, devenue très prospère – elle vaut alors 52 millions de FCFA.  » C’était un don pour les écoliers maliens « , explique-t-il.

Le libraire cinéphile

Avec ce capital, se crée une Société d’Etat de la librairie, dont il devient président. Il en fait une société épanouie avec 42 succursales et 120 kiosques disséminés dans le pays. Avec les bénéfices, il créé en 1965 la première maison d’édition du pays, les Editions-Imprimeries du Mali (Edim). De l’édition de livres, la société passe à celle de disques puis au cinéma. Amadou se retrouve à la tête de l’Office national de cinématographie du Mali. On y produit les premiers courts et longs-métrages maliens.  » A l’époque, le cinéma était perçu comme une activité d’avenir, comme Internet aujourd’hui « , s’enthousiasme-t-il.

Parallèlement à ces activités, il poursuit sa vie militante :  » Mes journées n’avaient pas de fin, j’ai bien failli perdre mon épouse !  » Le 19 novembre 1968, c’est le coup d’Etat militaire, fomenté par le général Diakité et son adjoint, Moussa Traoré. Amadou est arrêté et mis en prison sans aucun jugement. Il passera 10 ans dans un bagne au milieu du Sahara. Ses compagnons d’infortune y trouvent la mort, ressortent estropiés, malades. Pas lui.  » J’en suis sorti bien moins fou que les autres !  » plaisante-t-il.

Le Bagnard se rebiffe

Pendant sa détention, il écrit un livre-témoignage sur la lutte pour l’indépendance, en échangeant ses chemises contre des bics, ses pantalons contre des cahiers. Il apprend trois métiers : tailleur pour pallier le manque de vêtements de ses codétenus, puisatier, aux côtés des populations nomades qui lui montrent comment détecter l’eau en plein désert, et maçon.  » Mon bureau de Bamako, je l’ai construit de mes mains « , insiste-t-il.

Il est relâché en 1978, retrouve son épouse et ses neuf enfants qui ne reconnaissent plus leur père.  » J’étais tout crasseux avec mon vieux boubou en laine déchiré et mes cheveux avaient blanchi.  » Le régime militaire, pour le tenir à l’écart, le renvoie à son premier métier, instituteur, dans un village  » où on n’entend même pas siffler le train « . Pourtant surveillé par la police, il anime un parti dans la clandestinité. Il y forme notamment Alpha Oumar Konaré.

Le tombeur de dictateurs

Il participe au soulèvement populaire qui amène la chute de Moussa Traoré en 1991. La démocratie pluraliste est instituée. Amadou décide de remonter une librairie : avec l’aide des éditions françaises Hatier, il créé la librairie Traoré à Bamako. A l’heure de la privatisation, il se porte acquéreur de la Société d’Etat de la librairie qu’il avait cédée 30 ans plus tôt, par  » élégance morale, idéologique et politique « . Il la rachète à crédit, 20 ans, jour pour jour, après son arrestation. Il retrouve ses anciens locaux, son bureau et un meuble dans lequel ses papiers n’ont même pas été dérangés.

En 1992, les élections présidentielles portent Konaré au pouvoir. A cause de différences de vues entre les deux hommes, Amadou démissionne du conseil d’administration de la Société d’Etat de la librairie et récupère ses actions avec lesquelles il récrée une librairie et une maison d’édition, La Ruche à Livres, pour publier ce qui lui  » paraît valable « . Aujourd’hui, c’est lui qui fait tout le travail d’édition grâce à la PAO, qu’il a appris tout seul. Porté sur les nouvelles technologies – il possède deux e-mails et Internet à domicile-, il récupère des ordinateurs  » obsolètes  » en Europe qu’il donne à des lycées maliens pour former des jeunes à l’informatique et à l’Internet. Amadou sait s’adapter.

Le vieil homme n’a jamais bu ni fumé. Il n’a jamais quitté la maison de son père pour un logement de fonction. Il n’a fait que lutter.  » Je suis resté pauvre et digne dans cette pauvreté. C’est pour cela que je tiens encore « , avoue-t-il. Sa devise ?  » Celui qui ne gagne rien ne peut rien perdre « . Tout est dit.