L’histoire extraordinaire des « quilombos » du Surinam (deuxième partie)

Exécutés dans des genres musicaux Saramacca variés, on peut trouver des paroles de chansons qui préservent la mémoire précise des prouesses de leur héros fondateurs et en même temps, racontent l’aide apportée par leurs esprits protecteurs pour qu’ils obtiennent la liberté.

Voici un chant sacré, de circulation restreinte et entonné en langue ésotérique apuku (terme qui provient probablement de l’expression quimbundo Ampungu, un des noms donné au grand Dieu, Zambi Ampungu, également connu au Brésil), en souvenir d’Avako (Ayako):

Luhéim o banángoma hési é

Lukéin o banángoma hési é

Kwasímukámba tjai Kimámba

Lukéin était le terme utilisé pour (désigner) le dieu protecteur de Sêei, qui l’avait aidé à se diriger vers Ayakô; banángoma est le terme apuku pour désigner une personne de peau noire (le mot commun utilisé par les saramacá est nengé); et kibámba est le terme apuku pour les blancs ou les étrangers, c’est-à-dire quiconque n’est pas Saramaca (le terme ordinaire est bakáa); et hési vient de l’anglais haste, vite. Quant à Kwasímukámba, ou simplement Kwasí, il fut le traitre le plus fameux de l’histoire saramacá; noir africain, il travaillait pour les blancs et fut responsable de la destruction d’un certains nombres de quilombolas; le texte relate un épisode, qui se produisit lors de l’une de ses multiples infiltrations dans le refuge saramacá, avec pour objectif d’assassiner Ayakô, fondateur de la nation. Voici une traduction approximative de ce récit :

Vite, noir Ayako, vite!

Kwasímukámba amène les blancs,

Kwasimukamba arrive avec les hommes blancs.

On retrouve également ce mot kibamba, d’origine quimbundo, dans des textes rituels afro-brésiliens, sous la forme quibamba, signifiant également l’homme blanc esclavagiste. C’est sous cette forme qu’on le retrouve dans le chant suivant, qui a une fonction rituelle cathartique, des Congos de Pombal, à Paraíba, comme l’a noté Roberto Benjamin (1977):

Quibamba virou

mandou me chamar

Eu mandei dizer

que não ia lá

Qui tava rufando com meu maracá

Les saramacas conservent encore des chants entonnés pour la première fois en 1762, à Sentéa, lorsqu’ils commémorèrent la fin des luttes et la paix obtenue. Voici comment le vieux Tebini, une des grandes mémoires vivantes de son peuple, décrit les évènements tels qu’ils se sont déroulés lors de la signature du Traité de paix: « Quand nous sommes arrivés au terme de la rencontre avec les blancs, hé bien, nous avons finalement dit Oui. Après qu’on ait dit oui, tous ceux qui étaient présents ont battus des palmes, solennellement et ensemble, bolobolo, puis, le silence s’est imposé [un signe d’action de grâce ou de prière]. Là on a chanté:

Kibénde Kibénde o

-Tjimbati kóa –

Anabéensu o »

Art des Marrons de la région Surrinam- Guyane

Tebini explique ici le sens général de la chanson. Tjimba était l’apuku (esprit de la forêt) qui a aidé le clan Matjau durant les batailles contre les blancs. Alors: »

Le coeur de Tjimba est froid (reposé);

La guerre est terminée.

Le bonheur reviendra;

Le sang des hommes ne doit plus couler. »

Au cas où l’introduction dans ce contexte d’un chant des Congadas(2) du Brésil paraitrait forcée pour certains, il faut préciser que la connexion culturelle entre les saramacas et les brésiliens doit remonter premièrement à l’Afrique d’où ils furent vendus comme esclaves (surtout parmi les peuples bantous) et conduits au Brésil et en Guyane hollandaise. Au delà de cette relation plus évidente et générale, il est probable qu’une partie des brésiliens (particulièrement les bahianais) soit parente des Saramacás.

En fait, les plus de deux cents juifs portugais qui se sont exilés au Surinam au XVIIème siècle (auxquels appartenaient les plantations desquelles les noirs qui fondèrent la nation Saramaca s’étaient enfuis), emportèrent avec eux tous leurs biens, ce qui veut dire en d’autres mots qu’ils doivent avoir également amené avec eux certains de leurs esclaves, lesquels pourraient avoir dû laisser une partie de leurs parents au Brésil. Cela s’est produit en 1660, à une époque où les deux pays connaissaient un peuplement faible.

Ainsi, la connexion linguistique (et symbolique, évidemment, puisque la symbolique de l’homme blanc est centrale dans la majorité des formes culturelles traditionnelles afro-américaines) n’est que l’ infime élément, le plus concret de la forte probabilité que de nombreux brésiliens et saramacas d’aujourd’hui ont des descendants communs.

Durant les années soixante du présent siècle, les Saramaca ont connu leur plus grande crise politique et sociale depuis les difficiles temps des guerres de libération, lorsqu’ils ont dû survivre cachés au milieu de la forêt et inventer avec difficulté des schémas d’adaptations à cet écosystème inconnu et en comptant sur une aide peu importante des indiens.

Au nom d’une notion purement économiste et capitaliste de modernisation et de développement, le gouvernement colonial a envahi la moitié du territoire traditionnel saramacá en construisant un barrage pour fournir de l’électricité moins chère à l’entreprise d’exploitation minière Alcoa. Des dizaines de villages et de monuments historiques, conservés depuis la formation même de la Nation au XVIIème siècle ont alors été recouvertes par les eaux. Six milles personnes furent forcées d’abandonner leurs maisons et les changer pour des villas construites par le gouvernement pour leur relogement.

Pour que l’on ait une idée du degré d’isolement, et du niveau radical d’altérité conséquent atteint par les noirs de la jungle Surinamaise, voici un évènement qui s’est produit durant mon séjour dans la région lointaine de Langu, au-delà des grandes cacaoyères du Fleuve Surinam où sont probablement localisées les communautés noires les plus éloignées de tout le Nouveau Monde.

Alors que nous étions à environ deux kilomètres de la première communauté de la région, ma collègue Terry Agerkop et moi avons rencontré de petites pirogues qui venaient nous recevoir et dans lesquelles se trouvaient quelques gamins. Lorsqu’ils nous aperçurent, ils entrèrent dans une panique totale, en criant désespérément et en demandant à leurs parents de s’éloigner de notre barque.

En fait, le diable leur est décrit sous la forme d’un homme blanc – la punition commune que l’on donne aux gamins qui se comportent mal est la menace de les livrer à un homme blanc. Et nous étions certainement les premiers hommes de cette couleur qu’ils voyaient dans leur vie, puisque cela faisait dix ans qu’ils avaient reçu la dernière visite d’un homme blanc dans cette région éloignée de notre continent.

Aujourd’hui, Langu est peut-être toujours autant ou même plus isolé qu’il y a quinze ans à cause d’une série de crises institutionnelles, politiques et économiques qui a secoué l’État Surinamais au cours de la dernière décennie, qui a également affecté les noirs de la jungle. Un mouvement de guérilla mené par le djuka Roni Brunswijk à la fin des années 80 obligea quelques milliers de saramacas, djukas, mattawais, et d’autres à trouver refuge en Guyane française voisine.

D’aucune manière le Nouveau Monde n’a connu quelque chose de pareil à la saga des noirs du Surinam, en termes de conquête de liberté et de reconstruction d’une dignité sur des bases qui leur appartenaient totalement.

Congada : Danse par laquelle on met en scène le couronnement d’un roi du Congo.

Traduit du Portugais par Guy Everard Mbarga

 

L’histoire extraodinaire des « quilombos » du Surinam (première partie)