L’Europe repense l’immigration

Avec 900 000 postes vacants sur le Vieux Continent, les décideurs économiques européens appellent à un assouplissement des législations sur l’immigration. Difficile pour des politiques qui, durant les années de récession ont préparé leurs opinions à une totale intransigeance. Un paradoxe vécu différemment dans les Etats de l’Union. Plus que jamais, la notion de quotas est d’actualité.

Vieillir et mourir ? Ou s’ouvrir et rajeunir ? Entre ces deux options, l’Europe va devoir choisir. Vite. Selon un rapport de la division de la population des Nations Unies, l’Europe devrait accueillir pas moins de 47 millions de migrants d’ici 2050. Près d’un million par an. Pourquoi ? Parce que l’Europe vieillit. En 2050, les USA compteront 18 millions d’habitants de plus que le vieux Continent, contre 105 millions d’âmes de moins en 1995.

Dans le même temps, la durée de vie des Européens est passée de 67 ans au milieu des années 50, à 76 aujourd’hui. Avec un taux de fécondité parmi les plus bas – 1, 5 enfants par femme -, le calcul est vite fait : les plus de 65 ans représentent 15% de la population. De sept actifs pour un retraité, l’Europe est tombée au chiffre de quatre.

L’équation des experts de l’ONU est donc simple. Si l’Europe veut conserver ses 249 millions d’actifs et préserver ses systèmes de retraite, elle devra faire mieux encore : accepter près de 1, 5 millions de migrants extra-communautaires par an. Au total : pas moins de 80 millions de personnes en 50 ans. Presque l’équivalent de la population allemande à ce jour.

 » Contestable « 

Des estimations qui ne sont pas au goût de tout le monde dans les capitales du vieux Continent. Et tout particulièrement en France où le dogme de l’immigration zéro, triomphe de la récession des années 90, ne se laisse pas facilement entamer. A sa sortie, le rapport de l’ONU avait bénéficié du qualificatif, à la fois vague et lapidaire, de  » contestable  » par l’ancien ministre de l’Intérieur français, Jean-Pierre Chevènement.

La chambre de commerce de Paris qui s’est risquée à  » pondre  » un rapport préconisant moins de dogme et plus de pragmatisme dans les critères d’admission des candidats à l’exil, en a été pour ses frais :  » J’ai entendu dire que nos propositions constituaient une insulte pour les chômeurs français. Que notre travail a été piloté par le Medef (principal syndicat patronal français. Ndlr), ce qui est faux. Comme si en France, nous étions incapables d’aborder cette question de façon rationnelle « , commente Bruno Weber (1), l’un des auteurs du rapport sur les difficultés de recrutement rencontrées par les patrons d’Île-de-France.

Car derrière ce débat franco-français se profile celui des politiques d’immigration communautaire.  » Des « , car celles-ci varient outrageusement selon les Etats membres de l’Union. A la faveur d’une croissance retrouvée, l’Allemagne met en place une green-card (sur le modèle des USA). En Angleterre, les autorités s’adressent directement aux employeurs en proposant des titres de séjour aux plus innovants d’entre eux. Berlin a annoncé, l’an dernier, l’attribution de 30 000 visas de travail à des informaticiens indiens et d’Europe de l’Est. Mais les autorités entendent aller plus loin. Avec le soutien de la toute puissante fédération de l’industrie allemande (BDI), elles ont entamé un projet visant à accorder des visas de travail aux jeunes étrangers ayant étudié sur place. Le gouvernement fédéral a, par ailleurs, décidé en mars 2000 d’accorder 10 000 autorisations de travail d’une durée de un à cinq ans à des experts en nouvelles technologies de l’information.

Hypocrisies françaises

Autre pionnier : l’Italie. La politique d’immigration fixée au printemps 1998 par Rome introduit également le principe des quotas. Romano Prodi, alors aux manettes d’un pays que les particularités géographiques rendent sensible à l’immigration clandestine, entendait à l’époque répondre à un double objectif. Mieux contrôler les flux migratoires et faciliter l’insertion des immigrés légaux, indispensables à la croissance de l’économie du pays. En 2000, leur nombre a été fixé 63 000, sur la base de la réciprocité. Le pays de départ s’engage à mieux contrôler les flux migratoires. En échange, l’Italie s’engage dans une politique d’insertion de ces ressortissants étrangers dont l’activité devrait, à terme, profiter au pays d’origine.

Selon l’Organisation de développement et de coopération économique (OCDE) , près d’un million de postes seraient vacants en Europe. La France à la traîne, mais confrontée aux mêmes problèmes que ses voisins de l’Union, tend à les régler avec cet art de l’hypocrisie byzantine qui agace tant ses partenaires. Tout en martelant un message d’intransigeance aux opinions publiques, les décideurs gaulois opèrent discrètement dans le sens des politiques menées par les autres nations de l’Union.

En 1999, une simple circulaire signée de la main de Martine Aubry (à l’époque ministre du travail et de la Solidarité) invitait les préfets à se montrer plus souples sur les titres de séjour des informaticiens étrangers. Officiellement, la politique d’immigration du gouvernement français reste restrictive. Officiellement encore, on se pince le nez devant la notion de quota. Officieusement, la logique est toute autre.

(1)Demain, interview de Bruno Weber, coauteur d’un rapport sur les politiques de recrutements.