L’embrasement, au cœur du drame de Clichy-sous-Bois

Avec L’embrasement, téléfilm diffusé ce vendredi à 20h40, sur la chaîne franco-allemande Arte, Jean-Paul Triboit signe une œuvre enracinée dans les inquiétudes de la France d’aujourd’hui. En revenant sur la mort de Zied et Bouna, à Clichy-sous-Bois, qui a conduit aux émeutes des banlieues de l’automne 2005, il apporte un éclairage sensible et documenté sur des événements qui, un an après, font toujours débat. Interview.

Automne 2005, les banlieues françaises s’embrasent. A l’origine de la colère des milliers de jeunes qui incendient les voitures et harcèlent les forces de police, un drame : la mort de Zied Benna et Bouna Traoré, deux jeunes de Clichy-sous-Bois morts dans un transformateur EDF après qu’ils ont été coursés par la police. Un troisième, Muhitin Altun, grièvement brûlé, donne l’alerte. Dès lors, deux versions des faits s’affrontent, celle des jeunes qui assurent avoir été poursuivis par la police, et celle des autorités qui nient la course poursuite. Avec L’embrasement, diffusé le vendredi 12 janvier, à 20h40 sur Arte, le réalisateur français Philippe Triboit revient sur ces événements. A travers l’enquête d’Alex, un journaliste belge, les faits sont reconstitués. Philippe Triboit s’est appuyé sur Morts pour rien (Ed. Stock, 2006), le livre de Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman, les avocats des victimes, pour réaliser le film. Une œuvre, en prise directe avec les angoisses de la France d’aujourd’hui – la violence, le racisme, l’intégration… –, qui entend ouvrir le débat sur le fossé séparant les politiques, la police et les jeunes de banlieue. Philippe Triboit travaille depuis 1980 pour la télévision. Il a réalisé plusieurs épisodes de séries telles que Avocats et associés et Madame le Proviseur. Il a également plusieurs téléfilms à son actif dont l’adaptation du roman de Maupassant, Bel Ami, en 2005. Il s’est entretenu avec Afrik.com.

Afrik.com : Les morts de Zied Benna et Bouna Traoré, qui ont entraîné les émeutes dans les banlieues françaises pendant l’automne 2005, datent d’un an seulement. Pourquoi avez-vous voulu faire un film sur un sujet aussi récent ?

Philippe Triboit :
Au départ, ce film est une commande. Fabienne Servan Schreiber, la productrice, avait lu le livre écrit par les avocats des familles des victimes et avait eu l’idée d’en faire un film. Moi, depuis un certain temps, j’avais envie de réaliser un film sur la France contemporaine. Avec le scénariste [Marc Herpoux], nous avons eu l’idée d’intégrer la démarche des avocats à une démarche plus large. Nous voulions comprendre comment l’explosion des banlieues avait pu avoir lieu en trois semaines, faire un état des lieux en y mettant de la compassion, des éléments sensibles, la vision des habitants de la banlieue. Nous avons utilisé d’autre armes que celles du documentaire et fait en sorte que L’embrasement soit un film romanesque que les téléspectateurs aient envie de regarder. Ce n’est pas du cinéma militant.

Afrik.com : Depuis quelques années, la télévision française s’attaque à des affaires que la justice n’a pas fini ou vient à peine de juger. TF1 a diffusé en 2005 Dans la tête du tueur, un téléfilm sur Francis Heaulme. La chaîne a aussi voulu faire un film sur la tuerie du conseil municipal de Nanterre, mais elle n’a pas été autorisée à le faire. Aujourd’hui, la justice n’a pas encore rendu son verdict sur la mort de Zied et Bouna, et vous en faites un film que diffuse Arte. N’est-ce pas trop tôt ?

Philippe Triboit :
Ca dépend de l’objectif qu’on donne au film. Si c’est pour donner une réponse définitive, il faut éviter. Mon film, par contre, est juste un constat. Un constat de délabrement d’une partie de la société française. Je ne vois aucun problème à filmer la réalité. Mais faire un film pour faire passer « sa » réalité, je suis contre. Moi, je n’ai fait aucune projection. Tout ce que j’ai affirmé est prouvé : la poursuite des jeunes par les policiers, l’interrogatoire de Muhitin à l’hôpital…

Afrik.com : Comment vous-y êtes vous pris pour reconstituer le drame ?

Philippe Triboit :
Ma première démarche a été de rencontrer les parents des victimes et de Muhitin pour savoir s’ils voulaient collaborer au projet. Ils m’ont dit oui, parce que la version des victimes était bien moins diffusée que la version officielle. Ensuite, j’ai été sur les lieux du drame avec Muittin. En faisant cette démarche, j’ai compris combien la course des jeunes a été longue. Il y a 800 mètres, de leur point de départ jusqu’au transformateur EDF. Il était impossible que les jeunes courent sur cette distance sans être poursuivis. J’ai voulu restituer ces dimensions de temps et d’espace dans la réalisation. J’ai aussi voulu aussi montrer que Clichy-sous-bois, contrairement à ce qui est généralement dépeint, est un endroit assez rieur. Je voulais tordre le cou à certains clichés. Ensuite, j’ai fait très attention sur le plan juridique. Je n’ai rien affirmé qui ne soit pas sûr. Plusieurs juristes ont décortiqué le scénario. Parce que je ne voulais pas que le film soit victime d’une interdiction.

Afrik.com : Pour votre casting et le tournage, avez-vous fait appel à des habitants de Clichy ?

Philippe Triboit :
Les jeunes gens qui ont les rôles principaux sont des acteurs professionnels. Je devais tourner assez vite. Je ne disposais que de six mois entre l’écriture et la production, donc je n’avais pas le temps d’entraîner des comédiens. Toutefois, il y a des petits rôles, de la figuration, assurés par des gens de Clichy, tels que les médiateurs, par exemple, car je tenais à ce qu’il y ait un échange.

Afrik.com : On a droit régulièrement, au cours du film, aux allocutions télévisées de Nicolas Sarkozy. Mais les policiers sont très peu bavards. Pourquoi avez-vous privilégié la voix des jeunes ?

Philippe Triboit :
On entend si peu la voix des policiers parce que je n’avais pas d’éléments sur ce qu’ils auraient pu dire. Ils n’ont pas communiqué sur cette affaire sauf devant le juge. Mais on ne voulait pas qu’il n’y ait que la version des jeunes. D’où la création, dans le scénario, d’une femme policier. Il y avait une nécessité, pour nous, de montrer la vie des policiers qui n’est pas toujours facile. Il y a des policiers qui sont mauvais, et d’autres qui ne le sont pas. Nous avions la volonté de ne pas généraliser, de ne pas mettre tout le monde dans le même sac, qu’il s’agisse des policiers, des jeunes, des journalistes. Si j’ai un combat, c’est celui-là : aller contre les jugements sommaires et la globalisation. Cependant, je voulais faire un film sur les victimes, parce qu’on n’entendait pas leurs voix. A un moment, il faut savoir de quel côté sont les faibles, de quel côté sont les victimes… J’avais aussi un questionnement sur les prises de parole du ministre de l’intérieur. Pourquoi a-t-il mis de l’huile sur le feu ? L’attitude des jeunes, toutes ces voitures qu’ils ont brûlées, ce n’est pas excusable. Mais à des moments, la gestion de la crise a été incompréhensible. Par exemple, après l’incendie la mosquée, le ministre de l’intérieur n’a pas eu un mot apaisant pour les jeunes musulmans.

Afrik.com : Le film a été projeté en avant-première à Clichy-sous-Bois, en décembre dernier. Comment s’est déroulée la séance et le débat qui a suivi ?

Philippe Triboit :
Ca a été assez intense. Il y avait 500 personnes dans la salle. Les familles des victimes, les travailleurs sociaux, des élus, des jeunes de la ville. Il y avait beaucoup d’émotion parce qu’ils ont revu la mort de leurs copains. Le compliment qu’ils m’ont fait, c’est que j’ai bien restitué l’ambiance de la ville. Les jeunes ont aussi aimé le personnage de la policière. Ils m’ont dit une phrase qui m’a marqué : « on s’était jamais mis dans la place des flics. »… Le but du film, c’est de susciter le dialogue. Moi, je fais de la micro-politique, comme on fait du micro-crédit.

Afrik.com : Votre film va bientôt être diffusé sur Arte. Etes-vous satisfait du travail accompli ?

Philippe Triboit :
J’ai le sentiment d’avoir fait un bon film. C’est important pour un cinéaste d’être satisfait de son travail. Mon obsession était de ne pas être manichéen. Et dans les premiers retours que j’ai eus, les gens le perçoivent. Donc, de ce point de vue, je suis satisfait. De plus, ce film, ça a été une aventure humaine. C’est un bonheur de voir, aujourd’hui, la satisfaction dans les yeux des gens de Clichy qui ont vu le film.

 L’embrasement, avec Thierry Godard, Nathalie Besançon, Slimane Hadjar… Durée : 80 minutes

 Diffusion sur Arte, vendredi 12 janvier, 20h40

 La bande-annonce et le making off