L’Egypte hallucinée de Gérard de Nerval

Avec « L’Histoire du calife Hakem », le poète a délivré une vision inspirée de l’existence du fondateur du peuple druze, calife d’Egypte de 996 à 1021, qui au terme de nombreuses conquêtes et cruautés diverses en vint à se prendre lui-même pour Dieu…

Livre étonnant, qui hésite entre le conte des Mille et Une Nuits et l’apologue voltairien, tout en se nourrissant à la double expérience nervalienne de l’Egypte et de la folie. La narration mêle astucieusement amour impossible et amitié profonde, puissance absolue et internement psychiatrique, description des merveilles des palais de l’Orient et des paysages du Nil, récit historique et inspiration personnelle.

« Des dernières maisons qui bordent le fleuve, on jouit d’une vue charmante ; le Nil enveloppe de ses flots caressants l’île de Roddah, qu’il a l’air de soutenir comme une corbeille de fleurs qu’un esclave porterait dans ses bras. Sur l’autre rive, on aperçoit Gizeh, et le soir, lorsque le soleil vient de disparaître, les pyramides déchirent de leurs triangles gigantesques la bande de brume violette du couchant. Les têtes de palmiers-doums, des sycomores et des figuiers de Pharaon se détachent en noir sur ce fond clair. Des troupeaux de buffles que semble garder de loin le sphinx, allongé dans la plaine comme un chien en arrêt, descendent par longues files à l’abreuvoir, et les lumières des pêcheurs piquent d’étoiles d’or l’ombre opaque des bergers.  »

Aux yeux du lecteur contemporain, l’Egypte ici ressuscitée est l’Egypte de la fin du dix-neuvième siècle, celle d’avant l’industrialisation et le développement urbain. N’importe, elle vibre dans sa lumière et sa chaleur propre, et la vie des populations de fellahs des bords du Nil y est restituée sans apprêts romantiques, avec les tavernes interdites, les barques qui glissent sur l’eau, les faubourgs animés de la capitale. Nerval, qui n’était pas un voyageur opulent ou officiel, mais un écrivain sans le sou vêtu à l’égyptienne et mêlé à la foule, a su en restituer la réalité toute simple.

Néron cairote

L’histoire qu’il développe alors est d’une netteté quasi biblique : elle touche en effet au sacré, aux racines mêmes du peuple druze, peuple des fidèles du Calife Hakem, après sa mort chassés d’Egypte et réfugiés dans divers pays du monde arabe, à commencer par le Liban. C’est l’histoire d’un tyran que diverses visions, et probablement l’usage du haschisch, amènent à passer de l’autre côté de l’invisible frontière qui le sépare de son peuple : comme aujourd’hui le jeune roi de Jordanie, il aime à se déguiser pour découvrir la vie quotidienne, et les vrais sentiments, de ses sujets. Il se donne ainsi les moyens de réparer les injustices et de redresser les torts.

Avant de décider, à la tête des plus pauvres de ses administrés, de mettre fin aux inégalités criantes en mettant le feu aux riches demeures du Caire, sa capitale, tel un Néron populiste se réjouissant de voir brûler la ville que ses ancêtres avaient bâtie. « A vous, enfants, cette ville enrichie par la fraude, par l’usure, par les injustices et la rapine ; à vous ces trésors pillés, ces richesses volées. Faites justice de ce luxe qui trompe, de ces vertus fausses, de ces mérites acquis à prix d’or, de ces trahisons parées qui, sous prétexte de paix, vous ont vendus à l’ennemi. Le feu, le feu partout à cette ville que mon aïeul Moëzzeldin avait fondée sous les auspices de la victoire (kahira) et qui deviendrait le monument de votre lâcheté ! » « Etait-ce comme souverain, était-ce comme dieu que le calife s’adressait ainsi à la foule ? Certainement il avait en lui cette raison suprême qui est au-dessus de la justice ordinaire…  »

L’histoire se déroule à mi chemin entre la réalité et le mythe, avec cette limpidité heureuse qui caractérise le style de Nerval. Jusqu’à la fin, tragique et mystérieuse, apothéose sanglante où toutes les pistes entrecroisées qui tissaient l’intrigue du conte trouvent ensemble leur triste conclusion… En cours de route, le poète nous aura livré sa vision désenchantée, lucide et merveilleuse à la fois d’un monde humain désespéré où l’imaginaire seul garde sauve la part du rêve.

Commander : Gérard de Nerval,  » L’Histoire du calife Hakem », éd. L’Esprit frappeur