L’Egypte des gros

65% de la population égyptienne est obèse. C’est ce qui ressort d’une étude du Centre national de nutrition du Caire effectuée en 2002. L’obésité touche particulièrement les urbains et les femmes. Un véritable problème de santé publique que les autorités peinent à prendre en compte alors que l’OMS a déclaré l’obésité « épidémie globale ».

« Achetez ce bracelet magique et perdez 20 kg en un mois ! » « Méthodes chirurgicales et naturelles pour perdre du poids, succès garanti ! » De la barre énergétique qui fait fondre à la clinique spécialisée liposuccion, des repas protéinés aux rendez-vous avec un nutritionniste, les journaux égyptiens fourmillent d’annonces miracles pour ceux qui veulent maigrir. Ils n’ont rien à envier aux publications occidentales qui regorgent des mêmes publicités pour combattre la surcharge pondérale. Et pour cause. Selon une étude du Centre national de nutrition du Caire datant de 2002, 48,5% des Egyptiennes et 16,7% des Egyptiens de plus de 20 ans affichent un inquiétant surpoids… Résultat : 65% de la population adulte du pays est obèse.

L’obésité, longtemps considérée comme une « maladie de riches », touche aussi les pays en voie de développement, où elle coexiste avec la malnutrition. Déclarée « épidémie globale » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’obésité toucherait 18% de la population mondiale et représente la deuxième cause principale de décès évitable, après la cigarette. Une étude réalisée en 1997 par le ministère égyptien de la Santé et de la Population montrait déjà l’avancée de l’obésité, notamment dans les villes, chez les femmes et les personnes d’âge moyen. Aujourd’hui, le problème touche particulièrement Le Caire avec 56% des femmes et 21,5% des hommes de plus de 20 ans concernés.

Fast-food = fat food

Il faut dire que dans cette ville, la nourriture appelle le ventre à tous les coins de rue. Shawermas fumants, beignets king size, glaces artisanales, sucreries en sachets, solides plats de foul (purée de fèves) servis au petit déjeuner, sans oublier le plat national, l’incontournable koshari, confectionnés par les vendeurs ambulants : riz, macaronis, lentilles, sauce tomate et oignons frits… Mais plus que ce mode d’alimentation traditionnel, ce sont bien les nouvelles règles alimentaires imposées par la mondialisation qui sont mises en cause. Les « restaurants » Mc Donald’s envahissent les rues et même les plages du pays. Ces « fat-food » sont des lieux à la mode et il est de bon ton de casser sa tirelire pour offrir à sa promise une part de frites-mayonnaise-ketchup et un grand milk-shake. Or, les burgers et autres Nuggets (beignets de poulet) ont une faible valeur nutritive mais sont très caloriques, riches en graisses saturées, en farine raffinée et en sucre.

« L’obésité touche toutes les couches de la population », explique un nutritionniste alexandrin. « Les plus pauvres abusent du pain, des pâtes, et des sandwiches aux frites ou au œufs frits. Les privilégiés mangent trop de viande, de douceurs et de junk food qui contient beaucoup de sucre. Ce sont des régimes hyper-caloriques qui ne sont pas compensés par une activité physique. Car que l’ont soit riche ou pauvre, le sport n’est pas dans nos habitudes ! » Voilà un autre facteur de la montée en flèche de l’obésité chez les Egyptiens depuis cinq ans : la sédentarisation. On se déplace plus en voiture, on reste plus longtemps devant la télévision et les salles de sport sont réservées à une élite.

« Mange mon fils !

Une sédentarisation qui touche encore plus les femmes qui n’effectuent pas de travaux physiques. « En Egypte, il n’y a pas de culture de la bonne santé », explique Nadia, jeune bibliothécaire de 25 ans, fine comme une gazelle. « Moi je fais attention à mon poids car je lis les magazines occidentaux et être grosse me dérangerait vraiment ! Mais ici, les femmes ne se préoccupent pas toujours de leur apparence. J’ai des amies qui étaient minces mais une fois mariées c’est fini ! Elles ne font pas d’efforts pour perdre les kilos de leur première grossesse. Viennent les autres grossesses et les kilos en plus. Je leur dit de faire attention car à 50 ans, elles ressembleront à leurs mères : des bibendums !! Les mères de famille ont ensuite la mauvaise habitude de gaver leurs enfants, surtout les petits garçons, à qui elles réservent les plus grosses parts de nourriture. Elles leur achètent également les produits dont ils voient la publicité à la télévision : gâteaux, sodas… »

Les mauvaises habitudes alimentaires se transmettent rapidement chez les enfants. Ainsi, l’étude du Centre national de nutrition montre une augmentation inquiétante de l’obésité chez eux : 3% de filles et 1,7% de garçons sont obèses chez les 2-6 ans, 6,5% de filles et 4,5% de garçons le sont chez les 6-11 ans. Chez les adolescents, le taux grimpe à 10% pour les filles et 7% pour les garçons. Cette situation inquiète les médecins égyptiens car l’obésité est cause d’hypertension, de diabètes et de maladies cardio-vasculaires. Elle multiplie les problèmes de circulation sanguine et d’articulations, ainsi que les troubles psychologiques (dépression, mauvaise estime de soi…) et affecte la fertilité féminine et masculine. Le diabète est d’ailleurs considéré depuis quelques années comme un problème de santé majeur en Egypte.

Mincir à tous prix

Malgré cela, les autorités médicales égyptiennes peinent à prendre conscience des dangers de l’obésité. En l’absence d’un plan de lutte national, les charlatans font leur beurre sur le dos des gros. Ainsi, les produits qui ont le plus de succès peuvent être mauvais pour la santé. Les tisanes amincissantes et les pilules de Xenecal et de Chatocal (censées réduire le nombre de calories absorbées) vendues sur le marché peuvent se révéler dangereuses à terme. Les Egyptiennes sans le sou se tournent aussi vers le vinaigre (de pomme notamment), à qui l’on prête des vertus amaigrissantes lorsqu’il est absorbé à hautes doses. Moyen économique mais qui peut entraîner des lésions dans l’estomac.

Les plus riches se tournent vers la chirurgie et l’anneau posé sur l’estomac qui empêche d’avoir faim. Hormis son prix (10 000 LE – 1 434 euros – sans compter l’opération), cette solution comporte de nombreux effets pervers (vomissements, obligation d’ingurgiter les aliments réduits en bouillie…). Mais le régime préféré des Egyptiennes reste celui à base de repas en poudre, dangereux sans suivi médical. Pour changer les mœurs, il faudrait un véritable élan national. Celui-ci pourrait être motivé par le plan contre l’obésité que l’OMS prévoit de mettre en place au niveau international en 2004. Pendant ce temps, la balance tourne…