L’effondrement malien: quelles leçons pour la démocratie en Afrique ?


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L’effondrement de la démocratie malienne est un cas d’école pour la démocratisation des régimes politiques africains. Il soulève une série d’interrogations: Pourquoi une démocratie née en 1992, unanimement célébrée et proposée comme modèle à l’Afrique a-t-elle fini par conduire, 20 ans après, à un coup d’état militaire, à un effondrement de l’Etat et à une quasi partition du pays? Cet effondrement s’explique-t-il par les effets de la crise économique mondiale qui affecte durement un pays enclavé aux ressources économiques limitées d’Afrique sub-saharienne? Au-delà des effets pervers de la mondialisation de l’économie et de l’ouverture du marché malien à la concurrence internationale, l’écroulement malien s’explique-t-il plutôt, en grande partie, par une déficience du système politique de la démocratie malienne ? Etait-elle conforme à la lettre et à l’esprit d’une démocratie représentative?

La démocratie malienne était saluée à l’étranger. Mais à l’intérieur du pays les Maliens dénonçaient une démocratie « coquille vide », une « démocratie mirage » à laquelle la liberté d’expression et l’apparent dynamisme entrepreneurial, culturel et artistique de la société civile naissante ne semblaient pas suffire à donner un contenu ! La démocratie malienne manquait d’un projet de société fondé sur une claire représentation du bien commun et de l’intérêt général de la nation qui aurait permis de résoudre, par le compromis et l’intégration, les revendications corporatistes contradictoires et les demandes divergentes des groupes sociaux. Les partis politiques étaient incapables de mettre leurs critiques en forme de programme d’ensemble parce qu’ils ne disposaient pas de projets de sociétés structurés et explicites. L’affrontement entre les partis politiques a alors pris, comme partout ailleurs en Afrique à l’ère du multipartisme , la forme d’un combat entre des groupes ennemis ou celle d’un conflit entre personnes luttant pour s’emparer du pouvoir d’Etat. De fait, la partition touarègue et l’agression extérieure des narcotrafiquants djihadistes, qui ébranlèrent l’apparente unité nationale et la stabilité de l’Etat laïque malien en camouflant leur équipée affairiste et prédatrice sous le masque d’un islam politique dispensateur de justice sociale, révélèrent que la démocratie malienne souffrait d’une crise de la représentativité et de la médiation entre l’Etat et la société civile. Elles ont dévoilé l’incapacité qui fut celle du pouvoir malien à répondre aux demandes sociales, à incarner et à intégrer les diverses composantes de la société, à représenter leurs intérêts et à unifier la pluralité sociale par une conception citoyenne de la nationalité articulée par un projet de société explicite et émancipateur.

La démocratie semble donc avoir échoué au Mali parce que sa pratique s’est réduite à l’électoralisme et à l’alternance du pouvoir pendant que le dynamisme apparent de la société civile donnait le change. Le système politique malien a été déficient dans l’exercice de son rôle de médiation. Les intérêts des acteurs sociaux n’ont pas été politiquement administrés et organiquement unifiés dans le respect de la diversité et dans l’intégration de la plus importante minorité. Les trois dimensions de la démocratie libérale, la représentation des intérêts sociaux, le contrôle parlementaire du Pouvoir et la citoyenneté, n’ont pas été mises en œuvre et pleinement articulées.
Par la porte du gouvernement de consensus inspiré de la palabre africaine, l’unanimisme a été réintroduit dans la démocratie malienne qui s’est délestée de sa fonction essentielle : celle qui consiste à assurer la représentation politique des intérêts sociaux contradictoires, à intégrer la diversité sociale et à promouvoir par ce biais un développement économique endogène. La démocratie du consensus a reconduit l’unanimisme, la politique du ventre et la culture de la manducation du temps du parti unique. Elle a réintroduit dans l’Etat les partis et les leaders d’opinion de la société civile qui sont alors venus participer à l’exercice du pouvoir. Elle a ainsi mené à la désaffection des lieux de contre-pouvoir. La participation politique ne s’est pas vécue comme critique constructive, et opposition idéologique. Elle s’est déclinée comme participation au pouvoir d’Etat et abolition de la représentation politique des intérêts sociaux conflictuels. La confusion de la société civile, de la société politique et de l’Etat, qui s’en est suivie a conduit à la corruption du politique et de l’économique dont la corruption sociale et le chaos ont été la conséquence. La confusion du débat démocratique avec le consensus, confusion qui gomme et occulte les tensions entre les groupes sociaux au lieu de les gérer et de les résoudre en satisfaisant les intérêts contradictoires des parties par le compromis, a généré la frustration des minorités. L’assimilation de l’économie de marché à la prospérité immédiate a entraîné l’affairisme et la corruption.
Deux articles récents de Jean François Bayart dans le Monde attestent de cette carence du dispositif spécifique qui confère à la démocratie libérale son pouvoir émancipateur. La démocratie malienne a été incapable de lutter contre les inégalités et les clivages sociaux. Elle n’a pas su gérer démocratiquement des tensions qui touchent au foncier et aux luttes agraires. Elle a été incapable de mettre en œuvre une redistribution équitable. Elle n’a pas su promouvoir l’intégration nationale tout en assurant le respect de la diversité culturelle et confessionnelle. Elle a été, note Jean-François Bayart, incapable d’« imaginer un nouveau modèle d’Etat-nation qui accorde au Nord une véritable autonomie et un large transfert de compétences, et qui parvienne à trouver un nouvel équilibre entre la laïcité de la République et l’islamisation croissante de la société ».

Le cas d’école malien, modèle exemplaire des dérives qui menacent la démocratisation des régimes africains, révèle donc que la limitation de la démocratie à sa forme institutionnelle au détriment de son esprit peut renforcer le tropisme du pouvoir et favoriser un électoralisme qui fausse le jeu de la démocratie en oubliant sa tâche essentielle qui consiste à l’accomplissement de l’intégration sociale. Une telle conception de la démocratie fait en effet peu de cas de la représentativité des acteurs politiques et de la fonction principale du politique qui consiste à articuler la société civile à l’Etat et à harmoniser les intérêts sociaux. Dans la continuité de la culture des partis uniques, l’alternance est alors appréhendée comme un dispositif politique qui doit permettre à chaque candidat d’occuper la table du pouvoir afin de se servir personnellement dans un laps de temps déterminé. Dans cette course au mât de cocagne auquel le pouvoir est alors assimilé, la gestion politique institutionnelle des tensions, des demandes et des contradictions sociales est délaissée. La reconstruction d’un système politique, qui doit permettre d’élaborer l’unité à partir de la diversité et assurer la représentativité, est abandonnée au profit de la gouvernabilité qui doit garantir le fonctionnement sans entrave de l’économie de marché livrée à sa propre logique. Mais réduite ainsi à sa forme institutionnelle, la politique du ventre et la culture de la manducation politique peuvent se déployer de plus belle sous la protection du camouflage de la démocratie formelle et sans contenu. Il est aisé de voir que cette conception exclusivement institutionnelle de la démocratie a autant régenté la démocratie malienne que la démocratie nigériane qui connaissent toutes les deux, symptomatiquement, le clivage social, la menace récurrente de la partition, et le terrorisme de l’islamisme politique. Ces fléaux résultent en effet de la déficience du dispositif qui devait permettre de donner du contenu à la démocratie à travers la représentation politique des intérêts de la pluralité sociale et l’intégration de la diversité confessionnelle et culturelle.

La crise de la démocratie malienne oblige donc à rechercher la démocratie au-delà de l’alternance du pouvoir et de la création de l’économie de marché. La démocratie libérale ne saurait se réduire à la création d’une économie soustraite au contrôle politique et idéologique de l’Etat et à l’alternance formelle du pouvoir ! Elle est en effet destinée à mettre en place un système politique qui soit à même de représenter les intérêts sociaux et de réaliser l’unité de la diversité en subordonnant cette unité à la diversité. La démocratie libérale se trouve donc dans l’efficience du système politique, c’est-à-dire dans la représentation parlementaire et dans la représentation partisane en tant qu’elles s’attèlent à limiter le Pouvoir, à administrer les rapports de forces qui existent au niveau de la société civile, et à articuler dialectiquement la société civile et l’Etat en organisant l’unité à partir de la diversité. Elle se réalise à travers la fonction médiatrice du système politique. Elle se concrétise dans la discussion réelle et dans les débats d’idées constructifs entre des partis qui représentent les principaux groupes sociaux du pays, proposent des projets de société structurés et des programmes de gouvernement explicites, expriment effectivement les diverses tendances de l’opinion, incarnent les principales valeurs et conceptions du bien commun entre lesquelles se partage la société. Elle se caractérise surtout par une compétition partisane qui ne frustre pas et ne marginalise pas les minorités et notamment une importante minorité ! Au Mali, en plus de l’absence d’un projet de société qui serait d’unifier la diversité sociale en la respectant, la démocratie pêcha par le non-respect de cette condition absolue de la démocratie représentative : l’intégration de la minorité.

A l’adresse du mouvement de démocratisation des régimes politiques en Afrique, l’effondrement malien porte l’enseignement suivant : Le pouvoir émancipateur de la démocratie représentative ne pourra se concrétiser en Afrique que si le système politique joue pleinement son rôle de médiation entre l’Etat et la société civile, et accomplit sa fonction d’intégration des minorités. Elle ne pourra réaliser l’unité sociale que si la représentation parlementaire et la représentation partisane accomplissent leur tâche de représentation des intérêts de la diversité sociale. Elle ne pourra promouvoir le développement économique et social que si l’intégration permet d’unir la pluralité sociale par des valeurs communes et des projets de société émancipateurs qui rassemblent les énergies collectives vers des buts volontaires et délibérés de développement.

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