L’effet Obama

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La course à la Maison Blanche s’achève ce mardi 4 novembre. Qui du républicain John McCain ou du démocrate Barack Obama sera le successeur de George W. Bush ? Le candidat démocrate est le favori d’une élection présidentielle durant laquelle il a suscité un exceptionnel engouement dans le monde entier, notamment dans le monde noir. Qu’a-t-il d’exceptionnel ? Bilan de campagne avec l’historien Pap Ndiaye.

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Pap Ndiaye est historien, spécialiste de l’histoire américaine. Il est maître de conférences d’histoire à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il a récemment publié La Condition noire publié aux éditions Calmann Lévy.

Afrik.com : Qu’a Barack Obama de si fascinant pour que l’Amérique veuille en faire son prochain président ?

Pap Ndiaye :
C’est un homme politique d’exception qui a des qualités personnelles évidentes : la clarté de ses arguments, ses qualités de tribun et d’organisateur de campagne, sa présentation… des qualités qui, réunies en une seule personne, ne peuvent en faire qu’une exception. Il a aussi cette particularité, celle d’être un homme noir différent de la représentation habituelle que les Américains, plus particulièrement les Blancs, se font des hommes noirs. Son style et ses arguments s’éloignent de la rhétorique afro-américaine classique.

Afrik.com : Mais en quoi est-il différent de Condoleezza Rice ou de Colin Powell ?

Pap Ndiaye :
Ils ont réussi, mais sans mandat électif. Ils ont été nommés par le président Bush. Les qualités qu’il faut déployer dans le cadre d’une campagne électorale sont différentes de celles qu’il faut en tant que membre d’un gouvernement. Il faut avoir une capacité à se connecter aux gens. Chose que l’on a jamais réclamée à Condoleezza Rice ou à Colin Powell.

Afrik.com : Pourquoi les Blancs voient en lui un Noir américain pas comme les autres ?

Pap Ndiaye :
C’est d’abord en raison de ses origines, il n’est pas Afro-Américain au sens classique du terme. Il ne renvoit pas aux Américains blancs cette culpabilité issue de l’histoire, celle de l’esclavage et de la ségrégation raciale. Barack Obama leur renvoie plutôt l’image positive d’un homme aux origines diverses qui a réussi.

Afrik.com : A propos de l’ »effet Bradley », Il y a quelques jours, on lui a demandé si sa partie blanche ne rechignait pas à voter pour sa partie noire. Il a souri pour finalement répondre qu’il ne croyait pas à cet effet Bradley qui terrorise aujourd’hui tous les démocrates….

Pap Ndiaye :
Barack Obama a raison de dire qu’il n’y croit pas, c’est toute sa stratégie. Mais il est possible qu’une petite partie de la classe populaire blanche, la plus modeste qui aurait voté pour Hillary Clinton, ne le fasse pas pour lui parce qu’il est Noir. Mais avec la crise économique, beaucoup d’électeurs vont certainement voter pour Obama, même à reculons. En outre, Obama a su rassembler des segments de la population, notamment les jeunes et les minorités, qui dans un autre contexte n’auraient certainement pas voté. S’il y a un effet Bradley mesuré, il y a aussi un effet Obama qui le compense, voire même au-delà.

Ces Etats indécis…

Les « swing states » sont des Etats qui ne sont ni démocrates ni républicains. Celui de New York a dû voter républicain pour la dernière fois au 19e siècle. C’est donc un fief démocrate. A l’opposé, le Texas est un fief républicain. Les candidats ne perdent pas conséquent leur énergie à faire campagne dans ce type d’Etat. Ces Etats indécis peuvent donc basculer dans un camp ou dans un autre et c’est sur eux que se concentrent les prétendants à la Maison Blanche en y diffusant ds spots publicitaires, en faisant des meetings…. Ils n’ont pas de coloration politique nette, comme l’Ohio qui est considéré comme une mini Amérique. L’Ohio élit généralement le président des Etats-Unis. Cela n’a pas été le cas deux fois dans l’Histoire des Etats-Unis.

Afrik.com : Cela n’a pas toujours été une grande histoire d’amour entre Barack Obama et les Africains-Américains parce que, justement, il ne l’est pas au sens classique du terme comme vous le souligniez tantôt. Comment ces rapports ont évolué avec une communauté avec laquelle il n’a pas toujours été tendre ? Il a par exemple appelé les pères noirs à prendre leurs responsabilités…

Pap Ndiaye :
Il y avait au départ une forme de scepticisme du monde noir américain d’autant plus que les Clinton avaient une très bonne image auprès de lui. Les groupes minoritaires jouent parfois de manière défensive : « Vaut mieux avoir une Hillary Clinton à coup sûr, se disaient-ils alors, qu’un hypothétique Barack Obama comme candidat ». Les Africains-Américains sont désormais acquis au candidat démocrate parce qu’il a prouvé pendant les primaires qu’il était à la hauteur de leurs espérances. L’allusion aux pères noirs qui ne s’occupent pas de leurs familles, Malcom X l’a faite dans les années 60, tout comme Louis Farrakhan [[Le leader du mouvement politique et religieux Nation of Islam]] en 95, Jesse Jackson en a parlé aussi, c’est un classique chez les leaders noirs.

Afrik.com : N’ y-a-t-il pas un fatalisme dans le fait que le potentiel premier président noir américain ne soit pas un Afrodescendant mais un métis africain-américain, comme si l’Amérique ne serait jamais prête à admettre d’être gouvernée par un descendant d’esclave ?

Pap Ndiaye :
Jamais, on ne le sait pas encore. On peut espérer qu’il ouvrira la voie à des Africains-Américains, descendants d’esclaves. Par ailleurs, s’il ne l’est pas, sa femme Michelle l’est.

Afrik.com : Avec Obama, les Clinton n’ont pas toujours eu des relations au beau fixe ?

Pap Ndiaye :
Ils ont été dans un premier des rivaux dans la course à l’investiture démocrate. Les Clinton ont été ensuite déçus de voir le monde africain-américain rallier très vite le camp Obama alors que les Clinton comptaient sur lui. Une certaine amertume est née, notamment chez Bill Clinton qui semblait reprocher une certaine ingratitude aux Afro-Américains. Il s’est alors laissé aller à des paroles qui ont été mal reçues dans la communauté noire. Au fond, cette campagne présidentielle se conclut par une sorte de divorce entre les Clinton et les Noirs américains.

Afrik.com : Barack Obama est le cinquième sénateur national noir des Etats-Unis et le seul en poste actuellement. Pour vous, sa carrière tient aussi du fait que la vie politique américaine compte de nombreuses figures noires ?

Pap Ndiaye :
Il y a environ 10 000 élus noirs. Parmi eux, des conseillers municipaux, une centaine de maires, notamment de grandes villes, et 44 représentants. Ils sont dans leur écrasante majorité des démocrates : les 44 représentants sont tous démocrates, et la plupart des maires le sont également. Le monde politique noir s’est structuré depuis les années 70 dans la foulée des Droits civiques. Dans les années 60, il devait y avoir 3 ou 4 représentants. Aujourd’hui, il y en a 10 fois plus. Obama bénéficie des fruits de cette représentation politique noire qui a préparé l’opinion publique américaine à voir des élus noirs. Le passage à la Maison Blanche sera une étape plus importante, mais elle sera moins révolutionnaire que si cela se passait, par exemple, en France.

Afrik.com : Barack Obama a affirmé qu’il jouait la carte de l’ouverture. S’il ouvre son gouvernement, pensez-vous qu’il y intégrera des hommes politiques noirs, comme le républicain Colin Powell qui l’a récemment soutenu ?

Pap Ndiaye :
Il va veiller à ne pas paraître comme un président qui favorise de manière visible les Noirs. On le lui reprocherait. Certaines personnes disent même qu’il nommera moins de personnalités politiques noires que Bill Clinton. Quant à l’ouverture de son administration aux républicains, elle correspond au positionnement politique relativement centriste d’Obama. Il a fait appel pendant la campagne, à de multiples reprises, aux électeurs indépendants, aux républicains modérés, effarouchés par la droitisation de leur parti illustrée par des figures comme Sarah Palin. Au centre de l’échiquier politique, il y a des miettes du parti républicain à ramasser. D’autant que cette formation politique, si Obama est élu, sera en complète déconfiture. Il y aura alors des gens à récupérer, parmi eux, certainement Colin Powell

Afrik.com : Aujourd’hui, c’est très tendance au sein de la classe politique française de « voter » pour Obama. Certains sondages disent également que la majorité des Français voteraient pour le candidat démocrate. N’y-a-t-il pas une sorte d’hypocrisie française quand on sait qu’un tel scénario est aujourd’hui quasiment impossible en France ?

Pap Ndiaye :
Il y a une hypocrisie française qui consiste à applaudir ce qui se passe loin pour refuser que la même chose se passe ici. Le système politique français est très conservateur. On imagine très mal aujourd’hui la possibilité d’avoir un Obama français. Il n’est même pas encore né. Le contraste entre la France et les Etats-Unis est très net, mais ce n’est pas une question de société. La société française est assez avancée pour élire des hommes politiques noirs ou arabes, comme elle le fait déjà. On a plusieurs exemples dans les élections locales, y compris dans des contextes assez difficiles. Le problème vient surtout des partis politiques verrouillés, avec ce système de cumuls des mandats qu’il faudrait supprimer. On a également un manque de diversité dans le recrutement de l’élite politique qui émane toujours des mêmes cursus.

Afrik.com : Dans la presse française, les derniers grands racistes disent que son talent tient de sa partie blanche et de la supériorité de la tribu africaine dont il serait originaire au Kenya. Aux Etats-Unis, en Afrique et dans toutes les diasporas noires, il est devenu un symbole. Qu’a fait Obama pour la cause noire aux Etats-Unis et dans le monde ?

Pap Ndiaye :
Barack Obama n’a pas centré sa campagne sur les Noirs parce qu’il ne voulait pas apparaître comme le candidat des Africains-Américains. Si ces derniers votent pour lui, c’est certes pour la représentation symbolique, mais surtout parce qu’il a été convaincant face à eux. Il a fait avancer la cause noire du fait de sa propre histoire, il a été militant social dans les quartiers noirs de Chicago, il n’a pas été absent du débat sur l’illégalité raciale. Le simple fait qu’il devienne président des Etats-Unis, l’homme le plus puissant de la plus grande puissance mondiale, est en soi une nouvelle historique. Il ne fera certainement pas tant de choses que ça pour les Noirs mais le simple fait qu’il soit à la Maison Blanche est une nouvelle qui sera saluée et qui l’est déjà partout dans le monde, notamment en Afrique, au Kenya plus spécialement, dans les Caraïbes, en Europe où il existe des minorités noires qui, historiquement, se sentent peu représentées ou absentes de le vie politique de leurs pays. Ces dernières peuvent ou placent en lui d’ailleurs des espoirs démesurés.

Afrik.com : Sa victoire devrait galvaniser ces minorités partout dans le monde ?
Pap Ndiaye :
Ils auront une satisfaction symbolique, éprouveront un sentiment de fierté qui émerge déjà. En politique, c’est l’occasion pour ces minorités de s’appuyer sur l’exemple d’Obama pour réclamer des réformes, une démocratisation du système politique, le type de revendications que pourrait connaître la France.

Afrik.com : Les Africains sont plein d’espoir mais ils sont lucides quant au fait que l’accession de Barack Obama à la Maison Blanche ne changera rien à la politique africaine des Etats-Unis. Ont-ils raison de n’espérer aucun miracle ?

Pap Ndiaye :
On pourrait penser, qu’en raison de ses origines kenyanes, Barack Obama prêtera une attention particulière à l’Afrique. Mais quand on regarde son programme, on voit que l’Afrique n’y occupe pas une place particulière. Peut-être est-ce un calcul afin de ne pas pas paraître trop préoccupé par ce qui serait trop extérieur aux Etats-Unis. On jugera sur pièce si Obama manifeste un intérêt particulier pour l’Afrique.

Afrik.com : Obama a-t-il finalement réussi à convaincre les Latinos et cette minorité blanche, issue des classes populaires, fidèle à Hillary Clinton ?

Pap Ndiaye :
Le candidat démocrate réalisera certainement de bons scores auprès des Latinos, les sondages lui donnent plus de 40% de leurs suffrages contre plus de 25% pour John McCain. C’est un vote important notamment dans le Nouveau-Mexique, voire le Nevada, deux Etats qu’il pourrait remporter mercredi. Quant à la majorité des fidèles d’Hillary Clinton, bien que déçus que leur favorite n’ait pas remporté l’investiture démocrate, elle est prête à voter utile pour se débarrasser des républicains, c’est-à-dire à élire « le » candidat du parti démocrate.

Afrik.com : Si Obama gagne, ce sera aussi le résultat d’une équipe et d’une campagne extraordinairement bien organisée ?

Pap Ndiaye :
Il a fait très peu d’erreurs stratégiques, il a montré une sureté d’appréciation politique jointe au calme de sa personne qui a rassuré les Américains en ces temps troublés. C’est un excellent tribun et un excellent organisateur de campagne, Il s’est entouré de personnes compétentes, notamment son chef stratège, l’ancien journaliste de 53 ans, David Axelrod. Ce sont des amis. Ils se sont rencontrés en 1992, à Chicago. Il a par ailleurs d’éminents conseillers économiques qui ont collaboré avec Bill Clinton, comme son ancien secrétaire d’Etat au Trésor. C’est un homme qui sait s’entourer, contrairement à John McCain qui est plutôt isolé.

Afrik.com : Sa campagne s’est beaucoup appuyée sur Internet et les nouvelles technologies…

Pap Ndiaye :
Elle s’est appuyée sur un maillage de la population réalisé grâce à Internet. C’est la première fois qu’un candidat à la présidence met en œuvre une telle méthode. Ce qui explique d’ailleurs son succès auprès des jeunes qui sont friands de tous les réseaux sociaux qui se sont développés sur le Net, Facebook, MySpace etc…. Barack Obama a aussi réussi une exceptionnelle opération de levée de fonds en s’appuyant sur ce système. La majorité des donations n’excède pas 200 dollars. Mais ces petites contributions ajoutées les unes autres finissent par constituer des sommes astronomiques. On estime le coût de la campagne de Barack Obama à au moins 600 millions de dollars. John McCain en aurait au moins dépensé environ la moitié. Les deux candidats auraient ainsi consacré, à eux deux, au moins un milliard à eux deux. C’est la campagne présidentielle la plus couteuse de l’Histoire des Etats-Unis.

Afrik.com : Si Obama devait perdre en dépit de tous ces sondages qui le disent favori, comment l’analyserait-on ?

Pap Ndiaye :
C’est une hypothèse difficilement envisageable. Elle suppose dans chaque camp des retournements de situation majeurs. Soit une énorme mobilisation de dernière minute dans le camp républicain, ce qui est peu probable, compte tenu de leur offre politique peu alléchante, soit une massive défection dans le camp démocrate. Un scénario difficile également à imaginer. Si cela devait arriver, on devrait se poser des questions sur l’aspect racial de cette élection et d’autres plus douloureuses sur l’état de la société américaine.

Afrik.com : Finalement, en cas de victoire de Barack Obama, cela confirmerait que c’est toujours de l’Amérique que vient le changement, ce qui explique peut-être qu’elle soit la première puissance mondiale…

Pap Ndiaye :
La victoire de Barack Obama serait la preuve que l’Amérique est moins bigote et moins renfermée que ce qu’on dit d’elle. Elle s’offrirait à moindre coût l’occasion de redorer un blason terni par l’administration Bush. C’est l’occasion de reprendre à moindre frais le leadership politique et moral qu’elle a perdu, notamment avec Guantanamo et les errements bellicistes de George Bush.

Afrik.com : Pensiez-vous que Barack Obama serait aussi près d’occuper le Bureau ovale ?

Pap Ndiaye :
Je le pense maintenant depuis plusieurs mois mais je ne l’imaginais pas il y a deux ans. Mais qui l’imaginait ? Aujourd’hui tout le monde est soufflé.