L’économie informelle s’organise

Depuis quelques années, les travailleurs de l’économie informelle s’organisent, avec l’aide du secteur formel, pour devenir plus efficaces et vivre mieux. Azita Berar Awad, directrice du département des politiques de l’emploi du Bureau international du travail en Suisse, revient sur la place de l’informel dans les économies africaines et sur ses mutations.

Notre envoyée spéciale à Addis-Abeba

Les travailleurs de l’économie informelle s’organisent. De plus en plus, il mettent en place des stratégies pour augmenter leurs performances et vivre mieux. Des initiatives qui parviennent à améliorer un peu le quotidien, mais seulement au niveau local. Azita Berar Awad est directrice du département des politiques de l’emploi du Bureau international du travail en Suisse. Elle revient sur le poids du secteur informel dans les économies africaines et précise les initiatives mises en place pour augmenter, voire optimiser, son potentiel.

Afrik.com : Comment se définit le marché de l’emploi en Afrique ?

Azita Berar Awad :
En Afrique, la majorité de la force de travail est sous-employée. C’est-à-dire qu’elle ne travaille pas suffisamment ou ne gagne pas assez. L’économie informelle fournit un emploi et souvent plusieurs emplois secondaires mais l’ensemble ne suffit pas pour sortir de la pauvreté. C’est une économie précaire et, dans la plupart des cas, les travailleurs ne sont pas reconnus comme employeurs, entrepreneurs… car ils font partie d’une couche invisible.

Afrik.com : Les statistiques classent-elles les travailleurs de l’informel parmi les chômeurs ?

Azita Berar Awad :
Selon la definition du BIT, qui est la définition admise mondialement, les chômeurs sont ceux qui n’ont aucun emploi et recherchent activement du travail. Les travailleurs de l’informel ne rentrent donc pas dans cette catégorie. Mais le taux de chômage ne veut pas dire grand chose car il ne prend pas en compte ceux qui ont un travail assez rémunérateur. Or les travailleurs de l’informel sont pour beaucoup des travailleurs pauvres.

Afrik.com : Quelles mesures prennent les acteurs de l’économie informelle pour être plus performants ?

Azita Berar Awad :
Dans le processus d’organisation de l’économie informelle, il y a un système d’organisation de réseaux de proximité, de micro-finance qui se sont développés. Régulièrement, depuis des années dans les pays africains, il y a des coopératives rurales et autres qui représentent une très bonne forme d’organisation pour les travailleurs de l’économie informelle. Par ailleurs, notamment en Afrique de l’Ouest, au Burkina Faso, au Bénin, et au Togo, les syndicats ont fait des efforts considérables pour syndiquer les travailleurs de l’économie informelle ou entretenir des liens étroits de collaboration avec les réseaux de l’économie informelle. Donc la situation commence à se développer. Mais ce n’est pas facile pour les syndicats qui ne sont pas habitués à travailler avec des gens qui sont éparpillés dans les rues, les maisons… Il y a des difficultés physiques d’organisation. Il y a aussi des approches un peu novatrices : les syndicoops, qui sont en quelque sorte des organisations hybrides regroupant syndicat et coopérative pour organiser l’économie informelle. Au Kenya et en Ouganda, il y a beaucoup de projets pilotes de syndicoop.

Afrik.com : Les travailleurs de l’informel trouvent-ils des stratégies pour assurer leur protection sociale ?

Azita Berar Awad :
Des experiences se passent. Il y a une certaine forme d’organisation parmi les travailleurs de l’informel. Cela peut être des réseaux de solidarité dans les villages, des réseaux de femmes… Mais ils ne sont pas vraiment représentés dans les organisations formelles. A l’échelle locale, on note aussi des expériences dans la micro-finance ou la micro-assurance. Surtout en Afrique de l’Ouest, de nombreux groupements essayent de palier le manque de mutuelle santé et l’approche devient suffisamment rodée. Mais cette approche, qui a commencé en Asie, ne remplace pas la protection sociale universelle car elle ne fonctionne qu’au niveau local.

Afrik.com : Les employeurs prennent-ils aussi des mesures pour organiser le secteur informel ?

Azita Berar Awad :
Du côté des employeurs du formel, il y a de plus en plus de volonté de jeter des ponts avec les employeurs de l’informel. Pour eux, c’est un changement de stratégie, de vision et d’approche car ils doivent revoir leurs services pour être à l’écoute et répondre aux besoins des petites et micro entreprises de l’économie informelle comme ils le font avec celles du formel. Ils ont compris que l’économie informelle est le vivier de l’entrepreunariat. D’ailleurs, il y a des expériences pour créer des liens beaucoup plus soutenus : des entreprises du formel essayent d’intégrer chez elles des acteurs de l’informel.

Afrik.com : Quelle est la place des femmes dans l’économie informelle ?

Azita Berar Awad :
Les femmes en sont un element essentiel. Je dirais qu’elles en représentent une très grande partie, peut-être plus de la moitié. Elles jouent un rôle très important dans la confection et la distribution. Mais l’importance numérique des femmes dans l’économie informelle est due au fait qu’elles sont plus confrontées à la discrimination, les barrières et les obstacles parce qu’elles sont en charge de la famille, des enfants. Il est alors plus facile pour elles de s’organiser sur le lieu où elles vivent. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des femmes se rendre sur leur lieu de travail avec leurs enfants. Dans un sens, [le fait qu’elles soient si nombreuses dans l’informel] reflète les barrières plus élevées qu’elles rencontrent. Mais les femmes ont toujours été plus fortes en réseau ou au niveau communautaire, avec ce côté de gestion de la vie de tous les jours.

Afrik.com : Selon le BIT, les trois quarts des Etats africains essayent d’organiser l’économie informelle. Est-ce possible d’y parvenir ?

Azita Berar Awad :
On arrivera pas à tout organiser. L’économie informelle a une contribution très importante pour la production et la distribution des biens et des services. Cependant, la contribution de l’économie informelle n’est pas rendue visible dans le PNB (produit national brut, ndlr). Certaines études menées ailleurs montrent que l’économie informelle représente entre 30% et 40% du PNB. En Afrique, je pense que ce pourcentage serait plus important.

Afrik.com : Est-ce à dire que l’Afrique n’est pas si pauvre?

Azita Berar Awad :
La contribution de l’économie informelle est importante mais elle est dans une situation difficile. Il faut des politiques appropriées pour libérer les énergies et l’esprit d’entreprise pour que les travailleurs aient de meilleures condition de vie et de travail.

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A Consulter :

 Le site du BIT