L comme litote

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

L

Litote

Retour abécédaire

C’est pas mal
Y fait pas chaud
C’est pas con
Elle est pas bête
T’es pas doué
Elle est pas grosse
Y sont pas à plaindre
C’est pas rien
C’est pas simple
C’est pas compliqué
On n’est pas arrivés
Y a pas des tonnes
C’est pas donné
C’est pas folichon
C’est pas rien
C’est pas demain la veille
Il est pas né de la dernière pluie
Faut pas se gêner
Faut pas exagérer

Débarquant enfant en France, l’une des premières choses qui m’étonna fut cette manière de parler des Français: au lieu de dire ce qu’ils pensent, ils disent … le contraire de ce qu’ils ne pensent pas! Ce qui, vous en conviendrez, n’est pas la tournure la plus simple du monde – vous voyez, moi aussi j’ai appris!

Pour moi cette manière de s’exprimer était comme chuchoter au lieu de parler, dire les choses à moitié, ne pas se baigner dans l’eau mais plonger seulement ses orteils. A l’école, on m’enseigna que le « Va, je ne te hais point » lancé par Chimène à Rodrigue dans Le Cid, était la plus torride des déclarations d’amour de la littérature française. Et j’appris à cette occasion un nouveau mot: litote. Que je ne connaissais pas, car nous francophones du Moyen-Orient, nous n’en usions pas.

Après trente ans en France je m’amuse toujours de cette manière si particulière qu’ont les Français de s’exprimer, pas seulement dans le langage populaire mais aussi dans le registre littéraire, avec des expressions telles que:

Il ne faut pas sous-estimer
Il n’a pas raté sa cible
Elle n’a pas tari d’éloges
Il n’a pas mâché ses mots
Il n’en reste pas moins que
Ils n’ont pas ménagé leurs efforts
Etc etc.

Nous, Méditerranéens, qui parlons haut et fort, nous dirions plutôt:

Ca me plaît énormément – pour C’est pas mal
J’ai très froid –pour Y fait pas chaud
C’est bien vu – pour C’est pas con
Arrêtez pour Faut pas exagérer
Vous m’emmerdez pour Faut pas se gêner

avec des points d’exclamation partout!!!!!

D’où cette phrase mille fois entendue dans mon enfance: « Les Français sont froids », et que je retrouve souvent chez de nombreux arabes, africains, ou latino-américains, ou même Méditerranéens – peuples du Sud.

Par exemple, chez nous en Orient on dit souvent, à un(e) ami(e) que l’on n’a pas vu depuis longtemps, en arabe ou en français: « Tu m’as manqué! » (et pas seulement à son amoureux). Mais mes amis français, à mes retours de voyage qui duraient parfois un an, me disaient simplement: ça fait un bail.

Chez nous, on embrasse bruyamment les amis et parents, on se fait des accolades en se retrouvant, on exprime tout haut et en gestes, la joie de se retrouver. En France, je retrouve ces contacts physiques, ces comportements joyeux et conviviaux, presque uniquement chez les bandes d’adolescents, qui chahutent, rient fort sur les trottoirs, et se taquinent gentiment, ou encore chez des villageois, mais souvent guère au-delà, et très peu dans les couches citadines qui se veulent bien élevées, et où il faut « bien se tenir », c’est-à-dire: se retenir.

J’ai longtemps cru, moi aussi, que les Français étaient froids. Autrement dit, qu’ils avaient moins de sentiments que nous: moins chaleureux, moins généreux, moins hospitaliers. Car tout cela n’apparaissait pas dans les mots qu’ils emploient. Aujourd’hui je sais que le langage exprime une culture, et que la litote est l’expression d’une pudeur, plus que d’une froideur. Pudeur toute nord-européenne – les Anglais champions reconnus de la litote, qu’ils nomment understatement.

J’ai mis longtemps à comprendre que ce qu’exprime la litote, ce n’est pas une absence, mais une retenue dans l’expression des sentiments. Car avec le langage on ne dit jamais seulement ce qu’on pense, mais aussi ce qu’on ressent, et c’est ce ressenti que la langue française courante, quotidienne, se refuse le plus souvent d’exprimer. J’ai mis longtemps à comprendre que les Français n’en pensaient pas moins, si je me mets à parler comme eux, comme vous, c’est-à-dire: en pensaient tout autant, voire plus. Mais ne l’exprimaient pas toujours aussi explicitement, comme nous, gens du Sud.

Chez nous, au Liban, en Algérie, Tunisie, Maroc, en Méditerranée et autres pays du Sud, on est souvent plus expansif dans l’expression de ses sentiments. Nous pêchons même souvent dans l’excès inverse: l’emphase, le lyrisme, voire l’exagération. La sardine qui boucha le port de Marseille, un pêcheur arabe, italien ou cubain aurait pu la pêcher. Et notre langage exprime tous ces excès, ces nuances – ce ressenti – tous ces sentiments dont nous imprégnons nos langues: fortissimo, bellissima disons-nous en italien, mi encanta en espagnol (cela m’enchante, tellement plus lyrique et chaleureux que le tout sec « j’aime bien »), et en arabe nous utilisons au quotidien mille formules de convivialité et de littérature, comme « je bénis tes mains » (sallem dayyatek, à une hôtesse qui vous a reçu à dîner) ou  » vous nous apportez la lumière » (nawwartou, à des invités que l’on reçoit chez soi).

Il m’a fallu vivre longtemps en France, il m’a fallu des amitiés et des affections bâties sur des années, pour comprendre que le langage en France, tel un iceberg, n’est que la face émergée des sentiments. Ceux-ci restent enfouis, non exprimés, non-dits le plus souvent – non perçus donc si l’on passe très vite, qu’on ne sait pas tout ça.

L’incompréhension d’une culture vient de qu’on ne parle pas la même langue, même lorsque l’on en comprend chaque mot: on ne comprend pas la langue implicite de l’autre, tout ce qui se cache derrière les mots, donc on interprète mal. Aujourd’hui je sais que, non, les Français ne sont pas froids, mais il faut savoir les entendre, les comprendre, écouter ces litotes, cette pudeur contenue, tout ce qui ne se dit pas. Les Français, comme certains peuples d’Européens, parlent souvent sans emphase. Mais pas sans sentiments.

Ne mets pas tes mains sur les portes, tu risques de te faire pincer très fort.
Beware of trapping your hands in the doors.
Non mettere le mani sulle porte, rischi di farte schiacciare le dita !
Non pongas las manos sobre la puerta, tu expones a una magulladura.

Les stickers collés sur les portes des métros parisiens disent tout cela bien mieux que moi. Points d’exclamation compris – ou pas!

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher