L’autre image des Comores

Chamsia sagaf

Bravant les interdits culturels aux Comores, Chamsia Sagaf a choisi il y a plus de 10 ans d’embrasser une carrière d’artiste. Militante de la cause féminine, elle chante, avec succès, le progrès dans la tradition. Confinée jusque là dans des cercles d’initiés, elle vient de signer son cinquième album en distribution dans une grande maison de disque française et souhaite défendre l’image et la culture de son pays. Interview.

Incontournable aux Comores avec sa musique afro-zouk, Chamsia Sagaf n’était pourtant pas destinée à une carrière artistique. Dans une société où la femme n’a pas droit au chapitre, elle devient, il y a 13 ans la première chanteuse de l’archipel à se produire devant un public mixte. A 46 ans, elle en est aujourd’hui à son cinquième album. Signé en distribution chez JPS, Loléya marque un nouveau tournant dans la carrière de Chamsia, elle qui assurait jusque là sa promotion toute seule. Loin des conflits et des clichés sur son pays, elle souhaite offrir par son travail une nouvelle image des Comores.

Afrik : Comment expliquez-vous que vous ayez été, en 1990, la première femme à chanter aux Comores?

Chamsia Sagaf : Les femmes chantaient mais uniquement dans les mariages ou les baptêmes. Les Comores sont un pays musulman. Donc hommes et femmes fêtent les cérémonies à part. Il était tabou qu’un femme puisse se produire devant un public mélangé. Quand je me suis rendue en France, j’ai vu que les femmes pouvaient chanter devant tout le monde. Lorsque je suis rentrée aux Comores, j’ai voulu montrer que, malgré la coutume et la religion, les choses pouvaient évoluer. J’ai même fait un grand concert live à Moroni (capitale des Comores, ndlr).

Afrik : Quelles ont été les réactions ?

Chamsia Sagaf : Les jeunes ont tout de suite adhéré. Et même si cela a été plus difficile avec les personnes âgés, c’est dans ma famille qu’ils ont le plus mal réagi. Mon grand frère en particulier, qui était alors un important homme d’Etat. Pour mon frère, comme pour beaucoup de Comoriens, la vie d’artiste est associée à la débauche. Comme nous venions d’une famille noble, il craignait que je ne salisse l’image de la famille. Il ne voyait que les côtés négatifs de la musique et ne comprenait pas que je pouvais contribuer à apporter une autre image du pays. Qu’est-ce que l’on connaît des Comores en France à part le mercenaire Bob Denard et l’ancien coup d’Etat ?

Afrik : Comment s’est installé le succès ?

Chamsia Sagaf : Dès la première cassette en 1990 qui s’est vendue à plus de 3 000 exemplaires, ce qui est beaucoup pour le marché local. Parce que ce que je faisais était différent de ce qu’on pouvait entendre jusque là aux Comores qui se cantonnaient à la musique traditionnelle. J’ai repris les mélodies traditionnelles pour les adapter au zouk et à l’afro-zouk. Le succès a même dépassé le pays. J’ai été connue dans tout l’océan indien, Madagascar, Mayotte et la Réunion.

Afrik : Vous êtes pour la première fois distribuée en France par une grande maison de disque. Comment faisiez-vous avant pour assurer votre promotion ?

Chamsia Sagaf : Je faisais tout moi même. Aux Comores, je n’avais pas de problèmes. Mais en France, même s’il y avait toujours les personnes de la communauté, je faisais quasiment du porte-à-porte pour distribuer mes albums. Je faisais des dépôts-ventes dans les Fnac (grands supermarchés culturels français, ndlr). Mais bien que je sois distribuée aujourd’hui par JPS, je reste productrice de ma musique.

Afrik : Quelles sont les thèmes que vous abordez dans votre musique ?

Chamsia Sagaf : Les problèmes sociaux des Comores et plus largement de l’Afrique. L’émancipation de la femme est un thème qui m’est cher. Les femmes assument tout dans la société et contribuent au développement du pays. Elles travaillent, tiennent leur maison, s’occupent de l’éducation des enfants, mais elles n’ont pas le droit à la parole. Elles n’ont, par exemple, aux Comores pas le droit de divorcer (sauf cas exceptionnels). Seul le mari a ce droit et peut répudier sa femme très facilement et n’aura pas de pension alimentaire à verser. Sur des points comme ça, il faut éveiller les consciences pour trouver des compromis.

Afrik : Vous défendez uniquement la femme ?

Chamsia Sagaf : Pas du tout, j’aborde également le thème, très important de l’éducation. Je prône le dialogue avec nos enfants au lieu de leur imposer les choses de manière dogmatique. Il faut que les parents soient moins rigides, plus à l’écoute de leurs enfants. Il ne faut pas qu’ils leur imposent leur vision de la vie ou qu’ils leur dictent leur futur. D’autre part, les familles africaines font beaucoup d’enfants, comme nous n’avons pas de système de retraite, il s’agit d’un investissement pour assurer leurs vieux jours. Et quand un enfant ne réussit pas il perd l’estime de ses parents. Ce qui est très injuste.

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