L’art de la filature

Rémy A.N., 46 ans, exerce le métier de détective privé depuis 24 ans en Côte d’Ivoire. Après avoir travaillé en solitaire et à domicile, il a ouvert un cabinet à Abidjan en 2000 et possède trois collaborateurs. Parmi ses services les plus demandés : le constat d’adultère, filature à l’appui.

Rémy A.N., jovial Ivoirien de 46 ans, préfère l’anonymat. Il parle avec plaisir de son métier mais veut rester discret, comme tout bon détective privé qui se respecte. Rémy exerce cette profession, « encore très mal connue en Côte d’Ivoire », depuis 1981. Même s’il n’était pas le premier à tenter l’aventure dans le pays, avec ses 24 ans d’expérience sur le terrain, il fait figure de vétéran. Rémy a bien failli être sculpteur mais le bois a fini par le laisser de marbre et la vocation de détective lui est venue « comme ça ».

« J’étais très jeune, j’ai vu l’adresse d’une école dans une revue, je me suis dit pourquoi pas moi ? » Il passe donc le diplôme du premier cycle de formation de l’EIDE (Ecole Internationale des Détectives Experts, Liège, Belgique), par correspondance. Puis effectue son stage en Belgique où il reste trois ans, et rentre au pays. Il met quelques annonces dans les journaux pour se faire connaître. Et commence à travailler, surtout par le bouche-à-oreille. « Ce sont les clients satisfaits qui vous en emmènent d’autres », précise-t-il.

Jalousies mal placées

Alors qu’il a toujours travaillé à domicile, il a ouvert un petit cabinet à Abidjan en 2000 et recruté trois collaborateurs qui ont fait la même école que lui mais sont plus jeunes (25, 26 et 30 ans). « Il y a une relève ! » s’amuse-t-il. Depuis un an, il est retourné à l’école (par correspondance sur Internet) et s’applique à passer le cours supérieur de l’EIDE tout en faisant tourner sa petite affaire. Cette dernière marche plutôt bien. Nous sommes au début du mois de mai et il y a déjà 3 dossiers en route. Parmi les services les plus demandés : les familles qui souhaitent se renseigner sur la solvabilité et l’honorabilité d’un futur époux, la recherche de disparus, la traque de voleurs et de criminels. Mais c’est le constat d’adultère qui arrive en tête.

« Le conjoint suspicieux prend contact avec nous et nous donne un maximum d’information sur les horaires de son mari ou de sa femme et nous commençons la filature. S’il y a effectivement adultère, nous fournissons des photos comme preuve et le constat se fait dans nos locaux, par des huissiers. Sur dix cas de suspicions, sept sont vérifiés, pour le reste, ce sont des jalousies mal placées ! »

Les difficultés du terrain

Les tarifs dépendent de la mission. Rémy facture une filature environ 500 euros la journée (sans nombre d’heures arrêté) et une enquête complète va jusqu’à 700 euros, encore une fois sans taux horaire. « Les privés pratiquent plutôt des prix forfaitaires. Nous touchons une avance et le reste est payé à la fin de la mission », explique-t-il. Au vu de ces prix, les clients de Rémy sont des gens aisés. Mais il arrive que des familles se cotisent pour régler des différends internes… Rémy détaille l’attirail du privé : « Un stylo, un carnet de notes, une montre, un appareil photo et si possible une voiture pour les déplacements ». Car il arrive que Rémy traverse les frontières pour une enquête. « Un jour, un artiste ivoirien qui avait fait une malversation au Togo, s’est fait épingler dans ce pays. Les autorités ivoiriennes nous ont demandé de mener l’enquête pour voir s’il était vraiment coupable, il a fallu se rendre sur place. »

Ainsi, les autorités ivoiriennes font parfois appel à ses services. Du côté de la police, même s’il peut y avoir échanges d’informations, « les policiers prennent les détectives pour des escrocs ». Pas de loi, pas de juridiction, pas de carte professionnelle, pas de véritable reconnaissance… « En plus, pour les enquêtes criminelles, les familles nous contactent pour faire des contre-enquêtes, vous imaginez comment on est reçu par la police… » Mais les détectives doivent faire face à d’autres problèmes pour exercer leur métier : « En Côte d’Ivoire, vous n’avez pas complètement les mains libres. C’est difficile. Le métier n’est pas trop populaire, les gens ne savent pas ce que c’est. La plupart des détectives qui ont commencé à la même époque que moi se sont reconvertis en directeurs d’agences de sécurité. Sur Abidjan, je n’en connais que cinq : trois sont à leur compte comme moi et deux autres font leurs enquêtes et tiennent en même temps une société de gardiennage. »

Les privés se cachent pour travailler

A la connaissance de Rémy, il n’y a pas encore de femme dans le métier. Il n’y a pas non plus de syndicats, « même pas une petite association ». « Les privés se cachent. Chacun travaille dans son coin. Ils ne veulent pas être connus. On ne peut passer une annonce dans le journal pour leur demander de se rassembler ! »

Malgré tous ces problèmes, Rémy n’abandonnerait ses filatures pour rien au monde. « J’aime mon métier. Ça me libère. Quand je mène une mission à bien, j’en éprouve une grande joie. Je suis mon propre patron et avec mes collaborateurs on se serre les coudes, on cherche à faire toujours mieux même lorsque des missions échouent, ce qui est le cas pour certaines enquêtes criminelles. » Lui, qui peut passer des jours, voire des semaines en planque a tout de même trouvé le temps de se marier et d’avoir trois enfants. « Notre métier n’a rien à voir avec les détectives de film, ce n’est pas un métier dangereux ! Les gens sont étonnés de nous voir, c’est vrai, mais ils ont aussi beaucoup de sympathie pour nous. »