L’art Baoulé, de l’esthétique au spirituel

Susan Mullin Vogel a partagé la vie du peuple Baoulé, en Côte d’Ivoire, pendant vingt-cinq ans pour chercher à comprendre leur conception de l’art. Un art qui se vit au quotidien et indissociable des croyances spirituelles.

L’art Baoulé, de Susan Mullin Vogel, n’aurait pu être qu’un très beau livre avec de superbes clichés et une analyse pointue de ces objets d’art, venus d’une Afrique lointaine. Histoire de se sentir moins bête si l’on croise un masque Baoulé accroché au-dessus d’une cheminée. Mais la fondatrice du musée d’Art africain de New York a choisi d’emmener ses lecteurs bien au-delà de la simple contemplation esthétique.

En vingt-cinq ans de recherches au coeur de la Côte d’Ivoire où vit le peuple Baoulé, Susan Vogel nous fait comprendre l’art  » de l’intérieur « , à travers le prisme de l’histoire intime, personnelle, des hommes et des femmes, à travers les  » mots  » mêmes des Baoulé. Elle dresse ainsi un pont entre la dimension esthétique de l’art Baoulé, conforme à la culture muséographique occidentale, et la dimension sociale et spirituelle telle que la ressentent les Baoulé.

Un art caché

Chez les Baoulé, la notion d’objet d’art n’existe pas. L’aspect matériel, sa forme, sa couleur, sa matière, si cher aux ethnologues n’est qu’accessoire. Seule la valeur de rite et de sacré de l’objet compte. Les Baoulé attribuent de grands pouvoirs à leurs oeuvres – de vie et de mort, par exemple – relégués au rang de superstitions dans la culture occidentale.  » Il s’agit d’un décalage de croyances, explique l’auteur, de familiarité et d’aisance dans les relations avec l’invisible et ses puissances « . Chaque oeuvre incarne un esprit, qu’il faut regarder ou pas, craindre ou admirer, mais dans tous les cas, cacher aux regards de la foule lorsqu’elle se trouve en situation normale.

On la recouvre d’un tissu, on l’enfouit dans la brousse. Aux antipodes donc de la conception occidentale qui expose l’objet d’art dans les musées, sous des vitrines. Cette part  » invisible  » de la statue, du masque, est aussi réelle, tangible que la part  » visible « , matérielle de l’objet. Ainsi, Susan Vogel nous fait découvrir les différentes manières de  » regarder  » et de  » voir  » les objets selon l’expérience Baoulé : l’art admiré (danses de masques et représentation de divertissement ; l’art entrevu (les oeuvres trop sacrées ou terribles pour être vues de près) : l’art regardé à la dérobée (sculptures dédiées aux autels personnels et conservées dans les pièces privées) ; l’art visible (conçu pour la décoration et la révélation des talents).

Ce sont les nombreux témoignages des Baoulés sur leur conception de l’art, recueillis par l’auteur qui font toute la richesse de cet ouvrage. Comme celui de Teki Kouakou qui explique comment sa  » femme de l’au-delà  » incarnée par une sculpture améliore sa vie :  » Elle est dans ma maison… C’est ma femme. Elle est quelque chose que je dois cacher. Celle qui est ici dehors (dans le monde visible), c’est celle que je montre à mon père  » voilà ma femme « . L’autre je la cache. Elle me donne du bonheur et c’est ce bonheur que je donne à l’autre (la femme terrestre) qui est ici. « 

, par Susan Vogel

Préface d’Henri Konan Bédié

Éditions Adam Biro

Coédité avec la Documentation ivoirienne