L’anté-peuple : de la « mocheté » du monde et de l’espoir


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L’anté-peuple, de Sony Labou Tansi
L’anté-peuple, de Sony Labou Tansi

Ce premier roman de Sony Labou Tansi, L’anté-peuple écrit en 1976, a été publié aux éditions du Seuil en 1983. Il vient d’être réédité, en format poche (Points Seuil). La veine carnavalesque présente dans la Vie et demie et dans d’autres œuvres du même auteur n’existe pas dans ce premier roman. Le titre L’anté-peuple suggère l’imminence d’une Apocalypse, peut-être par similitude avec l’Anté-Christ.

Le roman commence à Kinshasa. Le héros, Dadou, directeur d’une école normale de jeunes filles, est un modèle de rigueur et de vertu. Marié et père de deux enfants, il mène une vie sans histoires jusqu’au jour où une élève, Yavelde, le poursuit de ses avances. Cette rencontre amoureuse va déclencher une série de péripéties, et amorce la descente aux enfers de Dadou.

Le récit linéaire nous plonge dans les pensées métaphysiques d’un homme, Dadou, sur fond de chaos politique. Constitué de monologues, de souvenirs, et de dialogues qui coupent de façon brutale la narration, le roman se lit comme une suite d’aventures rocambolesques, avant que n’émerge un sentiment de déluge. Rien ne vient endiguer le flot de la barbarie, qui envahit les deux rives du fleuve. Les valeurs ont disparu de ce monde. Cependant, la dimension philosophique traduite par les monologues de Dadou ou du pêcheur, Amando, atténue la violence de cette réalité..

Le roman restitue la vérité d’un être qui considère sa vie comme moche, le monde comme moche. « Le monde entier, la vie-elle-même, c’est des formes de nausée. » Derrière cette « mocherie » se déroule une histoire d’amour, d’amitié, de résistance. Si l’amour de Yavelde est possessif et destructeur, celui de Yealdara est salvateur.

Les jeunes filles possèdent de fortes personnalités et incarnent les véritables héroïnes du roman. Yavelde agit au rebours de Dadou, qui se réfugie derrière les valeurs. « Un sans besoins, un sans corps, moisi de principes, de calculs… Les Dix Commandements en chair et en os. » Yealdara, elle, n’est qu’abnégation et sacrifice. « Elle croit à la vie, à l’amour, au bonheur, à la joie du don. » Elle n’hésitera pas à se vendre pour obtenir des papiers pour le régisseur.

Dadou, l’anti-héros

Le personnage de Dadou paraît insipide. Il se laisse flotter, à l’image du fleuve. C’est l’anti-héros. Il est content d’avoir réussi à créer du non-sens dans sa vie. « Il commençait à inexister. » Il répond au chaos environnant par la lâcheté, considérée comme une forme de courage. Il incarne en même temps une solitude démesurée : « On est venu un, on meurt un, on doit exister un. Maintenant je sais qu’au monde, en ce vaste monde, je n’ai jamais eu personne d’autre que moi. Et ça, ça m’aide beaucoup, je suis l’antégrouille. »

Sony Labou Tansi écorne la réalité politique de l’Afrique de l’après-Indépendance : massacres, arrestations, arbitraire des hommes politiques, violence du pouvoir et de ses sbires et déshumanisation de ceux qui le combattent. La situation économique et politique engendre « une misère. Physique et morale. » Les hommes sont devenus des « bêtes qui se guettaient, qui se traquaient, qui se tuaient pour des raisons plus sales et plus ignobles que celle du léopard qui déchire une biche. » La vie n’a plus de valeur. On dénonce pour un rien, un voisin dont on convoite la femme, le héros d’hier est l’ennemi de demain. La frontière entre la vie et la mort est ténue : On abattait et ça tombait. Ici, là ailleurs. Les autres, c’est des peut-être vivants. ». .

Heureusement, il reste quelques oasis de paix comme le fleuve et le village des pêcheurs, où Dadou est hébergé après son évasion : « Ici, nous sommes en dehors du monde, mais nous sommes heureux. Nous avons le fleuve. Nous avons la terre. Laissons-leur ce monde-là ». Le village des pêcheurs est le refuge « des simples, de ceux qui ont souffert, tous ceux qui ont perdu devant la vie. »

L’espoir parcourt le roman, à travers des personnages, comme le régisseur qui aide Dadou à s’évader de prison, Amando, le pêcheur, qui héberge Yealdara et considère que « Croire devient un devoir. Croire en tous ceux-là qui sont tombés. Pour tous ceux-là qui tomberont. Croire ou crever, c’est le seul choix qui nous est laissé. »

La nausée envahit Dadou, après le meurtre du Premier, acte final qui clôt ses pérégrinations. Il attend Yealdara. L’amour l’emporte sur la laideur du monde. Et l’avènement d’un monde meilleur existe : «Dans dix ou vingt ans, vous savez, nos enfants haïront le béret comme nous avons haï le colon. Et commencera la nouvelle décolonisation. La plus importante, la première révolution : le béret entre le cœur et le cerveau… Il y aura alors le commencement. (…) Nous aurons alors nos Marx, nos Lénine, nos Mao, nos Christ, nos Mahomet, nos Shakespeare, nos nous-mêmes.» Cette phrase reste d’une brûlante actualité, à l’heure où l’on fête le cinquantenaire des Indépendances.

Commander L’anté-peuple, de Sony Labou Tansi. Réédition Points Seuil, février 2010,
211 pages

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