L’Algérie peine toujours à écrire son Histoire

Le peuple algérien, et en particulier la génération montante, est privée d’un droit inaliénable, celui de connaître son Histoire, la vraie. Le reportage diffusé sur les chaînes de la télévision étatique et les articles publiés par la presse écrite publique au lendemain du décès le 11 avril 2012 du premier président (1962-1965) de l’Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella, sont la preuve de cette aliénation de la connaissance du passé. Les circonstances de sa « destitution » ont été tues. A dessein ou non, cette omission traduit une chose, c’est que l’écriture de l’Histoire de l’Algérie est compromise, voire menacée d’altération.

Les médias sous l’emprise du pouvoir, ont délibérément occulté le « coup d’Etat » opéré le 19 juin 1965, par un groupe de militaires et à sa tête le ministre de la défense, Houari Boumédiène. La dissimulation de cet évènement historique, et bien d’autres, notamment les circonstances de la prise du pouvoir au lendemain de l’indépendance en juillet 1962 par Ahmed Ben Bella, dénote de l’absence de volonté politique quant au rétablissement des « vérités ».

Il était dit dans ces supports médiatiques que Ben Bella désigné président de la République en 1962 [[Ben Bella jusqu’à 1962, était ministre d’Etat en titre dans les trois GPRA (gouvernement provisoire de la République algérienne), puis à l’indépendance, président du Conseil et enfin, président de la République en septembre 1963. Il est renversé par le coup d’État de Boumédiène le 19 juin 1965.]], a tout simplement quitté le pouvoir le 19 juin 1965 pour permettre le « redressement révolutionnaire », évènement ainsi défini par les dignitaires pour ne pas faire croire à un coup d’Etat. Il n’y est mentionné nulle part que le « redressement révolutionnaire » a été mené par le peuple pour qu’il soit qualifié de Révolution. C’est bien un coup de force conduit par des militaires, qui s’est réellement produit ce jour-là.

En regardant le film biographique, la génération montante ne saura jamais que Ben Bella a été renversé le 19 juin 1965 pour être emprisonné jusqu’en juillet 1979, puis assigné à résidence jusqu’à sa libération en octobre 1981 sous le règne de Chadli Bendjedid, successeur de Houari Boumédiène. Il a ainsi été privé de sa liberté pendant seize ans, de surcroît sans aucun procès et sans aucun chef d’inculpation. Exilé en Europe, le premier président de la République rentre au pays à la faveur du multipartisme instauré en 1989. Cette stratégie d’occulter des « vérités » sur des personnalités ou des faits historiques ne fait que renforcer le scepticisme observé dans la société algérienne, quant à la transcription fidèle de la mémoire populaire.

Cette stratégie relève plutôt des habitudes, voire des réflexes, hérités du passé, quant les dignitaires usaient de slogans héroïques pour procéder au lavage du cerveau du peuple. Celui-ci mené en bateau était constamment mis sous surveillance par la police politique (la sécurité militaire) qui contrôlait les ouvrages et les publications et même les discussions dans les cafés ! L’Algérien ne connaît son histoire qu’à travers les écrits provenant de l’autre côté de la méditerranée. A l’ère des technologies de l’information instantanée et du multimédia, le pouvoir continue à abrutir la société par des discours héroïques, au « nationalisme » exagéré.

Partant de ce déroutant scenario retracé par le film biographique, l’on retient que l’hégémonie de la pensée unique persiste encore, en compromettant l’écriture de l’Histoire. Les Algériens sont contraints de revoir à chaque fois leur connaissance de l’Histoire. En effet, depuis quelques temps, l’on assiste à la profusion de témoignages contradictoires livrés par un clan, sur la Révolution de libération nationale et ses acteurs, avant d’être réfutés par des témoignages émanant d’un autre clan.

Le scandale des faux moudjahidines et la séquestration par Boumédiène des corps de deux martyrs (Amirouche et Si El-Haoues) ou encore, les assassinats politiques par des frères d’armes et les comportements controversés de certains responsables à l’époque de la guerre de libération. Ces révélations renseignent sur la nature du pouvoir en place, imperturbable devant ces dénonciations. Qu’adviendra-t-il s’il était procédé à l’ouverture des archives dont disposent l’Algérie et à la récupération de celles détenues par certains acteurs de la révolution ou par de nombreux pays dont la Turquie, la Grande-Bretagne, la France et l’Egypte ?

A ce propos, un mois avant le décès de Ben Bella, lors du 11e congrès de l’ONM (Organisation nationale des moudjahidines) tenu en mars 2012, les combattants de la guerre de libération nationale ont été unanimes à souligner « la nécessité de s’intéresser à l’écriture de l’histoire de la Révolution algérienne, aux plans politique et militaire, par des plumes algériennes en écoutant les témoignages des moudjahidines ». Cela reste une entreprise ardue tant que les obstacles auxquels fait face l’écriture de l’Histoire, n’auront pas été levés. Ces difficultés ne disparaîtront qu’avec le système qui les a produites. Ce système est composé pour l’essentiel par ces « faux combattants » et ces « personnalités aux comportements controversées », d’où la difficulté de le déraciner.

A l’orée du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, une prise de conscience doit se manifester sur la nécessité de rétablir les « vérités ». Pour permettre l’écriture de l’Histoire du pays, le pouvoir doit impérativement soustraire les difficultés qu’il a mises en place pour se légitimer avant qu’un vent violent ne vienne les balayer…