L’Afrique, pilier méconnu de la Cour pénale internationale


Lecture 4 min.
Union Africaine et CPI à Addis Abeba
Union Africaine et CPI à Addis Abeba

Alors que les États-Unis sanctionnent des magistrats de la Cour pénale internationale, l’Afrique, souvent accusée de défiance envers la justice internationale, multiplie au contraire les gestes de coopération. En marge du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, le procureur adjoint de la CPI, Mame Mandiaye Niang, a illustré ce soutien concret à une institution fragilisée par le désengagement des grandes puissances.

Le procureur adjoint de la Cour pénale internationale, le Sénégalais Mame Mandiaye Niang, vient de conclure une mission de cinq jours à Addis-Abeba, en marge de la 39e session ordinaire de l’Assemblée de l’Union africaine, du 12 au 16 février 2026. L’occasion de réunions bilatérales avec les chefs de la diplomatie de la Mauritanie, de la Tanzanie, du Botswana, ainsi qu’avec le président du Libéria Joseph Boakai. Un agenda diplomatique dense qui dit beaucoup de l’état réel des relations entre l’Afrique et la CPI. Un état des lieux bien loin du récit simpliste d’un continent en rupture avec la justice internationale.

Le paradoxe africain

Car le cliché a la vie dure : l’Afrique serait hostile à la CPI. pourtant c’est le continent qui fournit le plus gros contingent d’États parties au Statut de Rome après l’Europe occidentale, avec 33 membres sur les 125 que compte la Cour. Plus encore, ce sont des États africains qui ont été les premiers à saisir la juridiction : l’Ouganda en 2004, suivi de la RDC, de la République centrafricaine et du Mali, chacun déférant volontairement des situations survenues sur son propre territoire. À l’époque de la Conférence de Rome en 1998, ce sont les pays de la Communauté de développement d’Afrique australe qui ont défendu le principe d’un procureur indépendant capable d’initier ses propres enquêtes. Il faut noter que c’est une position qui l’a emporté face aux réticences des puissances occidentales.

Quand les grandes puissances tournent le dos

Le contraste avec les grandes puissances est saisissant. Les États-Unis, la Chine, la Russie et Israël ne sont pas membres de la CPI. Pire encore : depuis février 2025, l’administration Trump a pris des sanctions directes contre les magistrats de la Cour. Des juges et procureurs ont vu leurs avoirs gelés et se sont vu interdire l’entrée sur le sol américain. Parmi eux, le procureur adjoint Niang lui-même, sanctionné en août 2025 par Washington. Moscou, de son côté, a émis des mandats d’arrêt contre des membres du personnel de la CPI en représailles au mandat visant Vladimir Poutine.

À Addis-Abeba, Mame Mandiaye Niang ne s’est pas caché de cette réalité, déclarant que « face aux nombreuses forces qui cherchent à nous diviser, notre meilleure réponse consiste à démontrer l’efficacité avec laquelle la CPI travaille de concert avec ses États parties ».

La coopération concrète plutôt que le bras de fer

Au-delà des déclarations, c’est une coopération opérationnelle qui se renforce. Le Bureau du procureur travaille avec les autorités nationales en Guinée, en République centrafricaine et en RDC dans le cadre d’une politique dite de « complémentarité » : la CPI soutient les juridictions locales plutôt que de se substituer à elles. C’est précisément ce que les critiques africaines réclamaient, une Cour partenaire, et non une Cour punitive.

Il serait naïf de nier les tensions. Les pays de l’Alliance des États du Sahel – Mali, Burkina Faso et Niger – ont annoncé en septembre 2025 leur retrait de la CPI, qualifiant la Cour d’« instrument néocolonial ». Mais plus de quatre mois après cette annonce, aucun des trois pays n’a formalisé sa demande officielle de retrait auprès du bureau des traités de l’ONU. Et le précédent de 2016 est éclairant : sur les trois États qui avaient alors menacé de se retirer (Burundi, Gambie, Afrique du Sud), seul le Burundi est effectivement parti. La Gambie et l’Afrique du Sud sont restées. En outre, la procureure de la CPI est aujourd’hui originaire de Gambie.

Un engagement que l’Occident ferait bien d’observer

Le message d’Addis-Abeba est limpide : l’écrasante majorité des États africains non seulement demeurent membres de la CPI, mais dialoguent activement avec elle. Dans un contexte où les principales menaces contre l’indépendance de la Cour émanent de Washington, où le multilatéralisme recule partout, et où le « sentiment d’impunité alimente la violence » comme le souligne le procureur adjoint Niang, l’engagement africain envers la justice internationale mérite d’être reconnu à sa juste valeur.

L’Afrique n’est pas le maillon faible de la CPI. Elle en est, à bien des égards, la colonne vertébrale.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News