L’Afrique ne désarme pas

Mamadou Aliou Barry

L’Afrique produit ses propres armes légères et les stocks des anciens conflits migrent facilement vers d’autres zones de tensions à cause de la porosité des frontières. Les programmes Démobilisation, désarmement et réinsertion des grandes organisations intergouvernementales s’avèrent inefficaces car déconnectés des réalités de terrain. Mamadou Aliou Barry, initiateur du premier Forum mondial de la paix, qui se tiendra en novembre prochain à Bamako, défend le rôle de la société civile pour faire avancer les choses.

Les programmes Démobilisation, désarmement et réinsertion développés par les organisations intergouvernementales en Afrique ne marchent pas. Une inefficience révélée par les chiffres même des Nations Unies, qui montrent les limites de l’action internationale et des Etats dont les solutions ne prennent pas assez en compte les contextes locaux. Mamadou Aliou Barry, maître d’œuvre du premier Forum mondial de la paix – qui se tiendra à Bamako (Mali) du 12 au 14 novembre prochains – réaffirme l’importance de la société civile pour effectuer, sur le terrain, un travail en profondeur plus efficace et interpeller les autorités sur leurs responsabilités. D’où viennent les armes légères qui circulent en Afrique ? Comment circulent-elles sur le continent ? Comment lutter contre leur prolifération ? Mamadou Aliou Barry nous apporte son éclairage.

Afrik : Que ressort-il du moratoire de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) sur les armes légères ?

Mamadou Aliou Barry :
Le moratoire interdit d’exporter, d’importer et de favoriser toute prolifération des armes légères. Le problème est qu’aucun moyen ne permet de vérifier et de sanctionner le non-respect de cette disposition par les pays signataires. Il y a par exemple des officiers impliqués dans des trafics d’armes légères en Guinée. Il existe également un véritable trafic entre le Mali et la Côte d’Ivoire. Des procès sont en cours, où des militaires sont impliqués. L’objectif du forum est donc de demander à ce que la Cedeao réalise un code coercitif qui imposerait des sanctions aux pays qui s’affranchiraient des décisions prises dans le moratoire.

Afrik : On s’imagine toujours que les armes légères sont importées. L’Afrique n’en fabrique-t-elle pas ?

Mamadou Aliou Barry :
Quand on travail sur le terrain, on se rend compte que certains Etats africains sont vraiment producteurs d’armes légères. Le plus inquiétant est que ces armes migrent facilement d’un pays à l’autre. Parce que les frontières africaines sont poreuses, et que les fonctionnaires sont corrompus. J’en ai fait l’expérience entre les frontières de la Côte d’Ivoire, du Mali et de la Guinée, où il est effectivement très facile de passer sans être inquiété par qui que se soit. Ainsi, tout le stock d’armes légères du conflit angolais se retrouve aujourd’hui dans le Nord de la Côté d’Ivoire, comme j’ai pu le voir à Danané (Côte d’Ivoire, ndlr). La deuxième inquiétude concerne le stock des pays de l’Est. J’ai récemment demandé à la dirigeante d’un pays de l’Est que je ne citerais pas, pourquoi son pays vend des armes légères aux pays en guerre en Afrique. Elle m’a répondu textuellement que de la même façon que la richesse de la Guinée était la bauxite ou l’or, la seule de son pays était son usine de fabrication d’armes. Et elle m’a aussi répondu que son pays les vendait légalement. Ce sur quoi elle n’avait pas tort. Car le problème n’est pas la vente en soi, mais la destination finale des armes. Ainsi, la Guinée achetait des armes, via l’Iran, pour les remettre aux rebelles du Lurd (Libériens pour la réconciliation et la démocratie, ndlr), qu’elle soutenait. Ce qui est valable pour le Soudan, l’Ouganda, le Mozambique…

Afrik : Il existe également des forgerons qui produisent des armes de façon artisanale…

Mamadou Aliou Barry :
Il s’agit même d’une importante source d’approvisionnement. Ce qui m’a frappé, c’est l’ingéniosité des forgerons. Si depuis les années 1960 les Nations Unies avaient investi sur eux, beaucoup de biens ne seraient pas importés aujourd’hui ! J’ai vu l’un d’eux fabriquer entièrement une culasse de kalachnikov. J’ai fait 20 ans d’armée… et j’ai été incapable de faire la différence entre l’originale et l’imitation. La kalach est faite de sept pièces. N’importe quel enfant peut apprendre son fonctionnement en moins de trente minutes. Et n’importe quel forgeron peut aujourd’hui fabriquer ces sept pièces.

Afrik : Pourra-t-on endiguer ce phénomène par des actions de la société civile ?

Mamadou Aliou Barry :
Tout à fait. Par exemple, des femmes maliennes qui œuvraient près de Gao m’ont expliqué comment elles sont parvenues à convaincre des chasseurs maliens de rendre leurs armes de guerre. En effet, un des phénomènes des conflits en Afrique est leur ethnicisation, comme pour les Kamajor (communauté de chasseurs en Sierra Leone, ndlr) qui ont également troqué leurs fusils de chasse contre des kalachs trafiquées pendant le conflit. Ces femmes maliennes sont allées sur le terrain, avec aide l’aide de l’Organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam, avec des dépliants, pour montrer la différence entre les armes de guerre et celles de chasse. Elles allaient jusqu’à proposer une restitution moyennant finance. Et leur laissaient assez d’argent pour acheter un vrai fusil. Les armes de guerre sont excessivement bon marché. Vous pouvez actuellement en avoir une pour 10$ au Liberia.

Afrik : Les grandes organisations internationales pêchent-elles par manque d’efficacité ?

Mamadou Aliou Barry :
Tout à fait. Prenons par exemple un concept très en vogue au niveau des Nations Unies, de l’Union africaine et même de la Cedeao : le DDR (Démobilisation, Désarmement et Réinsertion, ndlr). On s’aperçoit aujourd’hui, sur l’expérience du DDR en Sierra Leone, au Liberia ou au Congo, qu’il y a un véritable problème. Le concept est beau, mais les véritables acteurs, la société civile, ne sont pas impliqués. On s’aperçoit que sur tous les DDR réalisés, le bilan de réussite est au maximum de 20%. Selon les chiffres même des Nations Unies.

Afrik : N’était-il pas question de 20 à 25% au Liberia ?

Mamadou Aliou Barry :
C’est exact … Mais, je dirais qu’au Congo les chiffres sont de l’ordre de 10%. Pour la raison que je viens de donner. Un exemple très simple : on demande à un combattant qui vivait de racket, de trafics, de déposer les armes en échange de 100$, alors qu’il a toute une famille à charge. On lui fait passer un Certificat d’aptitude professionnel pour qu’il devienne forgeron ou ébéniste. Mais au bout, il n’y a pas d’entreprise, pas de boulot. Alors que l’ex-combattant bénéficiait auparavant de l’équivalent de peut-être 1 000 ou 2 000 $ par mois. Le problème des DDR est qu’ils ne sont pas insérés dans le schéma des économies des pays concernés. Aujourd’hui, on fait des DDR au Liberia mais on sait pertinemment que le pays est complètement bloqué.

Afrik : Les organisations intergouvernementales semblent déconnectées des réalités…

Mamadou Aliou Barry :
Notre volonté, avec le Forum mondial de la paix, est de créer un espace à partir duquel les ONG locales qui s’occupent des problèmes de conflits, notamment de réinsertion des enfants soldats, puissent interpeller les Etats, les politiques et les institutions internationales. Ces ONG font un travail formidable mais ne sont pas soutenues par ces institutions. Les Nations Unies apportent parfois leur aide, mais elles fixent des principes trop généraux et n’ont pas toujours les moyens de se déplacer sur le terrain. Elles financent en général des institutions étatiques déjà existantes. N’est-il pas plus utile de donner un coup de main aux associations qui existent sur le terrain, avant de demander aux Etats d’impulser différents programmes ?

Afrik : Le Forum mondial de la paix, que vous organisez en novembre prochain est-il uniquement destiné aux ONG ?

Mamadou Aliou Barry :
Le Forum mondial de la paix est conçu comme une structure permettant l’appropriation des problèmes de conflit et de sécurité, au niveau mondial, par les citoyens. C’est un espace où tous ceux qui sont victimes des conflits, notamment les civils – puisque vous savez qu’en Afrique ou ailleurs qu’ils représentent 90% d’entre elles, pourront interpeller la communauté internationale. Aucun lieu ne permet cela actuellement.

Afrik : Vouloir faire de la société civile un contrepoids au pouvoir politique n’est-t-il pas utopique en Afrique ?

Aliou Barry :
Il faut vivre d’utopies pour faire bouger les choses. Mais à mon niveau et au vu de mon expérience sur le terrain, je crois que ce n’est pas du tout de l’utopie. Je me suis rendu compte du fait que les décisions étaient en général prises par le haut et qu’elles redescendaient. La base n’étant pas du tout écoutée. Quand je parle de la société civile, il ne s’agit pas seulement, comme on le pense souvent, des intellectuels. C’est l’ensemble des organisations de paysans, de travailleurs et de tous ceux qui se prennent en main et s’accaparent les problèmes de sécurité.

Afrik : Existe-t-il des exemples de pays africains où la société civile exerce une réelle influence sur le pouvoir ?

Mamadou Aliou Barry :
Avant d’aller sur le terrain, j’étais très sceptique sur la capacité de la société civile africaine à faire entendre sa voix. Mais j’ai été surpris par son dynamisme au Mali car elle interpelle en permanence l’Etat. Quand j’ai proposé ce forum mondial aux autorités maliennes, elles m’ont répondu « qu’il me fallait voir avec la société civile, car c’est elle qui décide. C’est elle qui travaille sur la paix et qui nous met devant nos responsabilités ». Ce dont j’ai pu me rendre compte. Je pense qu’il s’agit là d’un cas unique en Afrique de l’Ouest, voire dans toute l’Afrique.

Afrik : En quoi et pourquoi ce forum sera-t-il mondial ?

Mamadou Aliou Barry :
Il sera mondial car que ce soit en Bosnie ou en Côte d’Ivoire, nous observons les mêmes phénomènes dans les problèmes de conflit. Les Etats et les Nations Unies ont souvent focalisé les conflits, notamment en Afrique, sur des questions ethniques. Mais il s’agit moins de conflits ethniques que de conflits d’autorité et de démocratie. A partir du moment où une partie de la population n’a pas accès au pouvoir ou se sent victime de l’autorité, il y a rébellion. Même si on joue ensuite sur l’ethnie pour mieux diviser. Je discutais récemment avec une Bosniaque qui participe au Forum. En lui évoquant les conflits africains, c’est comme si je lui parlais du conflit bosniaque. C’est la même chose en Asie ou en Amérique latine, où l’on retrouve, derrière les groupes rebelles, des trafics de drogue et même d’armes. Comme en Afrique de l’Ouest ou en Afrique centrale.

Afrik : N’est-il pas étrange d’inviter les Etats, qui sont à la fois juges et partis dans les différents conflits ?

Mamadou Aliou Barry :
Nous avons débattu de longues heures sur cette question, au moment de la mise en place du Forum. Et je faisais partie des plus favorables à la présence des autorités, mais également des partis d’opposition. Car c’est la meilleure façon de leur faire sentir leur responsabilité, devant des témoignages d’enfants amputés, de personnes qui travaillent dur sur le terrain, pour juguler les méfaits qu’ils ont occasionnés. A ce jour, 70 ONG m’ont répondu favorablement.

Afrik : Quelles seraient les solutions si l’on impulsait des solutions émanant de la société civile ?

Mamadou Aliou Barry :
La solution passe par ce que j’appelle une forme de démocratie à la base. Jusqu’à maintenant et depuis les années 1990, avec les vagues de démocratisation, les pays occidentaux se sont dits : « On impulse le processus démocratique et c’est bon ». Alors que généralement, ce schéma n’a pas fonctionné. Ce processus est bloqué, même dans les pays qui ne sont pas en guerre. L’idée serait donc de partir des organisations traditionnelles villageoises existantes. Et d’essayer de donner aux gens les moyens de vivre. Car avant de parler de démocratie ou de parti politique, encore faut-il que les gens puissent vivre normalement dans leur village. Aujourd’hui, l’insécurité gagne toute l’Afrique. Prenez l’exemple de la Guinée, c’est un pays complètement bloqué. Car tout le sud du pays est déstabilisé. Les dernières élections n’ont intéressé que Conakry. J’étais à l’intérieur du pays et personne ne parlait de vote. Les gens étaient préoccupés par l’insécurité et les problèmes de réfugiés.

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