L’Afrique cherche un vaccin contre le sida

Coumba Touré

L’Afrique est engagée depuis juin 2000 dans la recherche du vaccin qui la libérera de l’épidémie de sida. C’est l’Organisation mondiale de la santé, et plus précisément le Programme africain de vaccins contre le VIH/sida, qui mène ce combat. Coumba Touré est la responsable de la coordination du Programme. La spécialiste malienne en virologie et micro-biologie revient sur les progrès de la recherche et les embûches qui ralentissent ses avancées.

Et si l’Afrique trouvait elle-même son vaccin contre le sida ? C’est justement un des objectifs du Programme africain de vaccins contre le VIH/sida. Mise en place en juin 2000, cette structure s’attache à trouver un moyen de protéger les Africains de l’épidémie, qui frappe près de 20 millions de personnes en Afrique sub-saharienne. Basée au siège de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Genève (Suisse), elle facilite les efforts en cours sur le continent en intervenant financièrement et techniquement. Elle s’attache également à développer un réseau entre les institutions de recherche du Nord et du Sud. Toutes ces actions sont financées principalement par l’OMS, le Canada, la Suède ainsi qu’une organisation non gouvernementale américaine. Coumba Touré, responsable de la coordination de ce programme, a contribué à l’élaboration de ce projet de sept ans avec le support de l’OMS et du programme commun des Nations Unies contre le sida (Onusida). La spécialiste malienne en virologie et micro-biologie revient sur les avancées du vaccin et les problèmes rencontrés par les chercheurs.

Afrik : Comment travaillent actuellement les chercheurs africains ?

Coumba Touré :
Il faut comprendre que la recherche du vaccin est s’avère très complexe à cause de la diversité génétique du virus. Le VIH est classifié en sous-types génétiques qui vont des lettres A à K. Il existe aussi des formes recombinantes du virus en Afrique et en Asie. Le sous-type B a une présence globale moderée (plutôt dans les pays industrialisés) et les sous-types qui ont une haute prévalence sont le A, le C et le D. Le VIH1-C est surtout présent en Afrique australe, le VIH1-A à l’est, alors que l’Afrique centrale les concentre presque tous, en plus des formes recombinantes. Les pays qui développent les mêmes caractéristiques du virus travaillent ensemble pour trouver un vaccin efficace. Mais l’objectif est de créer une dynamique régionale, et même continentale, pour tester differents vaccins candidats et voir s’il existe une réponse croisée au virus. A savoir un vaccin unique qui puisse protéger tous les Africains, quelque soit le sous-type qui prévaut.

Afrik : Comment fonctionne ce réseau africain ?

Coumba Touré :
Le réseau se compose d’un comité consultatif de neuf membres, qui se réunit une ou deux fois par an pour faire le bilan de l’année écoulée et donner les lignes directrices des prochaines actions. Parallèlement, nous avons six groupes techniques, dirigés par quatre ou cinq experts africains. Chaque groupe technique a une tâche bien définie : le transfert de compétences techniques et scientifiques, l’épidémiologie et les comportements sociaux, l’éthique lié à la recherche vaccinale, les plans stratégiques nationaux, le plaidoyer et la mobilisation des ressources et le groupe des communautés.

Afrik : Pour les sept ans que dure le Programme, vous souhaitez réunir 233 millions de dollars pour atteindre vos objectifs. Est-ce suffisant ?

Coumba Touré :
L’argent que nous voulons mobiliser est destiné à faire la promotion du vaccin et à renforcer nos programmes de formation. Pour l’instant, nous n’avons pu réunir que moins du tiers de cette somme, qui n’est effectivement pas substantielle, au regard de la tâche que nous devons accomplir. Mais nous recevons beaucoup de soutien en matière de support technique et en activités collaboratives avec les différentes agences de recherche. Toutefois, il faut savoir que les 233 millions de dollars ne prennent pas en compte la production du vaccin, qui sera faite par des firmes pharmaceutiques. Car la production d’un seul vaccin peut revenir à plusieurs centaines de millions de dollars à elle seule. C’est pourquoi nous encourageons les compagnies industrielles habilitées à les produire.

Afrik : La production d’un vaccin contre le sida n’intéresserait-elle pas les firmes pharmaceutiques ?

Coumba Touré :
Si, mais certaines compagnies sont réticentes à l’idée de développer un vaccin qui ne sera pas rentable. Elles préfèrent faire des profits en développant des médicaments combattant les maladies opportunistes du sida, même si, à la longue, des résistances se créent. La question qu’elles se posent, c’est : « Est-ce-que le marché sera là pour payer une fois le produit trouvé ? Cela nécessite de renforcer le plaidoyer pour mobiliser des ressources et négocier avec les firmes pharmaceutiques pour qu’elles acceptent de produire un tel vaccin. Le vaccin représente l’espoir de l’humanité toute entière.

Afrik : Est-ce pour cela que l’Afrique reçoit à peine 1,5% de toute la somme allouée chaque année à la recherche vaccinale, alors qu’elle est la plus touchée par le virus ?

Coumba Touré :
Oui, mais il faut aussi prendre en compte la complexité du virus. Scientifiquement, nous nous trouvons devant un grand défi, notamment à cause des mutations compliquées qui nous donnent du fil à retordre. Et les tests que nous avons fait jusqu’à présent n’ont rien donné.

Afrik : Les dirigeants se sont-ils montrés réticents à financer le Programme ?

Coumba Touré :
Lorsque le Programme a été lancé, les chefs d’Etats africains se sont engagés à promouvoir la recherche dans ce domaine. Mais au départ, c’était très difficile car les gouvernements ont d’autres priorités toutes aussi importantes qu’ils doivent gérer et n’ont pas de budget pour supporter la recherche. Ils étaient dans une optique de politique immédiate. Mais en discutant avec eux, ils ont compris que la seule clé pour combattre le sida, c’était de trouver une solution à long terme, donc la vaccination. Ils ont mis du temps, mais le message est passé et le consensus est que le vaccin est la meilleure arme contre l’épidémie. D’autant plus qu’ils ont vu que les médicaments ne sont pas facilement accessibles et qu’assurer le suivi d’un malade du sida est une charge importante. Certains soutiennent donc financièrement et techniquement les chercheurs de leurs pays. Même si c’est à un faible taux, nous leur expliquons que c’est important de le faire. Notamment pour convaincre et rassurer les bailleurs de fonds de l’investissement des Etats et encourager les pays du Nord à nous venir en aide. Le fait qu’ils montrent que l’Afrique s’engage pour un vaccin est un réel plus.

Afrik : Comment se passent les tests sur la population ?

Coumba Touré :
Les tests se passent en trois phases et toujours sur des personnes séronégatives. La première phase consiste à vérifier sur une vingtaine de personnes que le produit ne cause pas d’effets secondaires. En phase deux, les essais sont faits sur un groupe un peu plus important pour juger de l’immuno-génécité, c’est-à-dire déterminer à quel point le vaccin protège. Enfin, la dernière phase est menée sur des milliers de personnes à risque pour prouver l’efficacité réelle du vaccin. Sur le continent africain, le Botswana, le Malawi, l’Afrique du Sud, l’Ouganda et le Kenya testent des produits arrivés en phase un ou deux. Certaines institutions américaines collaborent avec le Kenya et l’Ouganda, qui partagent le même sous-type du virus, pour faire des tests de phase trois.

Afrik : Pourquoi n’y a-t-il pas plus de tests en Afrique alors que c’est le continent le plus touché par le virus ?

Coumba Touré :
Ce qui freine ces tests, c’est le manque d’infrastructures pour les mener à bien. A ce niveau, mon rôle est de mettre en place la logistique et l’expertise nécessaires. Mais il faut aussi un appui très sérieux des chefs d’Etat et mobiliser les gens autour de cette action.

Afrik : La population est-elle méfiante vis-à-vis de ce vaccin ?

Coumba Touré :
Bien sûr, c’est pourquoi le Programme africain de vaccins contre le VIH/sida est très axé sur l’éducation de la population, ce qui représente un gros travail. C’est d’ailleurs notamment pour éviter des réticences que nous avons créé, en dernier lieu, le groupe technique des communautés. Les nouvelles techniques d’élaboration du vaccin utilisent des copies de l’ADN viral et ne comportent aucune particule virale, comme c’est le cas avec d’autres vaccins, donc il n’y a pas de risque de contamination.

Afrik : Les craintes des populations se sont-elles apaisées ?

Coumba Touré :
Depuis que le Programme a commencé, nous avons obtenu des résultats encourageants. La mentalité des gens a évolué. Ils ont envie d’en savoir plus. Les journalistes aussi ont changé d’attitude sur ce sujet. Avant, ils parlaient peu du vaccin car c’était encore très lointain dans mon esprit. Mais maintenant, ils souhaitent savoir où la recherche en est et véhiculent les informations dont ils disposent. Ces évolutions sont encourageantes car elles permettent de faire connaître notre action.

Afrik : Peinez-vous à trouver des volontaires pour les tests ?

Coumba Touré :
Le dialogue avec les communautés est très important et pour la phase un ou deux, il n’y a pas besoin de beaucoup de volontaires pour les tests. Avec l’aide des organisations non gouvernementales et des groupes communautaires, nous n’avons pas eu trop de problèmes à réunir les effectifs dont nous avions besoin.

Afrik : Les volontaires ont-ils des avantages ?

Coumba Touré :
Ils signent un « consentement éclairé », sur lequel il est stipulé qu’ils s’engagent à participer à la recherche pour le bien de la population à long terme. Ils ne sont pas payés parce que cela ne serait pas très éthique. En revanche, ils reçoivent des avantages s’ils ont des problèmes de santé liés a la recherche : si, pendant le dépistage qui précède le test, on découvre que le sujet est infecté, on le prend en charge. Des spécialistes en conseils sont disponibles pendant toute la durée du projet.

Afrik : Quand pensez-vous qu’un vaccin sûr contre le sida sera disponible ?

Coumba Touré :
Nous estimons que d’ici 2007 ou 2009 un vaccin pourrait être trouvé par les Américains, qui ont actuellement deux vaccins en phase trois, testés dans les Caraïbes et en Thaïlande. Mais les essais prennent du temps (la dernière phase d’évaluation peut durer jusqu’à trois ans), de l’argent et nécessitent de gros moyens logistiques. Rien n’indique qu’ils auront un taux de protection suffisamment élevé pour être opérationnels. Si c’était le cas, il y aurait une chance pour que le vaccin convienne aussi aux Africains. Mais pour cela, il faudra faire des tests sur les populations des pays en utilisant différents concepts de vaccins.