L’Afrique à l’épreuve de la démocratie

Qu’est ce que la démocratie en Afrique ? Les démocraties africaines sont-elles indépendantes ? Quels sont les freins endémiques à l’exercice de la démocratie ? Le Dr Chris Fomunyoh (Cameroun), directeur régional pour l’Afrique au National democratic institute à Washington décortique ces questions de fond et nous explique son action sur le continent.

La démocratie est-elle une coquille vide en Afrique ? Assurément non pour le Dr Chris Fomunyoh[<1>Le Dr Fomunyoh est doté d’une licence en droit de l’université de Yaoundé (Camroun), d’une maîtrise en droit international d’Harvard (Etas-Unis) et d’un doctorat en sciences politique de l’université de Boston. Professeurs vacataire à l’université de Georgetown, il est également associé au Centre africain pour les études stratégiques. Il possède également sa propore fondation, [The Fomunyoh Foundation.]], expert camerounais en démocratisation en Afrique. Directeur régional pour l’Afrique au sein de l’ONG National democratic institute for international affairs[<2>Le NDI a été créé en 1983 par un Act du Congrès américain afin de renforcer et de promouvoir les institutions démocratiques et le pluralisme politique dans les démocraties émergentes à travers le monde.]] ([DNI) à Washington, il a mené de nombreux programmes de soutien à la démocratie dans près de vingt-cinq pays africains. Figure de référence dans la presse américaine pour les questions africaines, il se penche ici sur la pertinence et les écueils de la démocratie sur le continent et revient sur les actions du NDI.

Afrik : La démocratie est-elle un système politique qui convient à l’Afrique ?

Chris Fomunyoh : La démocratie a toujours existé dans les sociétés traditionnelles africaines. Ce n’est donc pas un concept nouveau. Dans les villages, le chef travaille avec ses conseillers et les villageois lui expriment leurs griefs. Il existe même un système judiciaire. Aujourd’hui, on compte parmi les Etats démocratiques l’Afrique du Sud, le Sénégal, le Bénin, le Mali ou encore le Ghana. Ces démocraties n’ont rien à envier à celles des autres continents. Même s’il existe des particularités africaines, il y a des principes universels applicables à toute démocratie.

Afrik : Quelle serait votre définition de la démocratie ?

Chris Fomunyoh : C’est le mode de gouvernance qui permet aux gouvernés de participer régulièrement aux prises de décision sur la vie quotidienne et la possibilité de pouvoir tenir ses élus responsables de leurs actes. C’est une définition succincte, mais qui regroupe les différents éléments de la démocratisation : des élections, la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, un Etat de droit… Tous ces éléments constituent pour moi l’ensemble que l’on appelle démocratie.

Afrik : L’Afrique est-elle prête pour la démocratie ?

Chris Fomunyoh : L’Afrique est prête. Je ne fais pas partie de ceux qui estiment qu’on peut avoir un démocratie au rabais en Afrique. Il n’y a pas une école de démocratie. La meilleure école, c’est la pratique. Même s’il y a eu des ratés en matière d’élections, comme au Togo, en Guinée Conakry ou au Zimbabwe, il y a aussi eu des succès. Des cas où les élections ont été menées de façon régulière et ont abouti à une alternance paisible. Comme au Sénégal, au Mali, au Ghana, au Bénin ou encore en Afrique du Sud. Ces exemples prouvent que l’Afrique est prête à embrasser la démocratie. Et là où il y a une volonté politique, la démocratie fonctionne.

Afrik : Le tribalisme, le népotisme et la corruption ne sont-ils pas des freins à l’exercice de la démocratie sur le continent ?

Chris Fomunyoh : Cela a amené à des dérives, y compris à des guerres civiles dans les pays où ses pratiques ont été utilisées par des leaders politiques. Mais ces faits existent dans toutes les sociétés. Il n’y a pas de société qui ne soit pas plurielle dans le monde d’aujourd’hui. La société américaine est par exemple un amalgame de différentes origines. La diversité que l’on trouve dans les pays d’Afrique est une chose qui devrait être utilisée à bon escient. Mais malheureusement, dans les cas où il n’y a pas de volonté politique, où le débat politique est limité et trop personnalisé, les leaders se reposent sur leur ethnie ou leur tribu et cela fausse l’essentiel du jeu politique et de la démocratisation.

Afrik : Avec l’éternelle ingérence des pays du Nord dans les affaires africaines, les démocraties du continent peuvent-elles être réellement indépendantes ?

Chris Fomunyoh : On ne peut pas nier l’interférence des puissances étrangères en Afrique. C’est un phénomène réel, malheureux dans certains cas, que l’Afrique a connu même pendant la période guerre froide. Bien des conflits en Afrique étaient alors des conflits par procuration pour le compte des grandes puissances. En dépit de la faiblesse et de la fragilité du continent africain, je ne serais pas fataliste concernant ces interventions étrangères. Nous constatons que la nouvelle génération veut avoir un rôle important à jouer dans la détermination de l’avenir de leur pays. Et que parfois, par exemple en Côte d’Ivoire, l’avenir sera déterminé par les Ivoiriens eux-mêmes en dépit des positions des uns et des autres sur le plan international. Au Liberia, qui vient de connaître une crise importante, on a effectivement vu l’intervention d’une puissance étrangère, mais le plus grand travail est fait par les Africains de la Cedeao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, ndlr). Il y a un réveil des consciences. Même si on retrouve les anciennes habitudes de l’époque coloniale, ou des trois premières décennies après les indépendances, de plus en plus les Africains se prennent en main pour prendre en charge l’avenir leur pays.

Afrik : N’y a-t-il pas, comme en Tunisie, des démocraties de façade en Afrique ?

Chris Fomunyoh : Pour certains pays, c’est vrai et c’est décourageant. Au départ, beaucoup de gens pensaient qu’il suffisait d’organiser une seule élection pour que le pays ou le régime devienne démocratique. Or ce n’est pas le cas. La démocratie doit être renforcée au quotidien et une seule élection ne suffit pas pour transformer un régime autoritaire en régime démocratique. C’est un travail de longue haleine que doivent mener les leaders politiques, la société civile, les législateurs, les acteurs du pouvoir judiciaire, tous ceux qui peuvent contribuer à l’élargissement des espaces de liberté en Afrique.

Afrik : L’après Sassou (Congo), Bongo (Gabon), Mugabe (Zimbabwe) ou Eyadéma (Togo) est un gros point d’interrogation. La transition n’est-elle pas dangereuse pour les pays qui ont connu pendant des années un même leader ?

Chris Fomunyoh : Il faut reconnaître que c’est une difficulté réelle que nous connaissons sur le continent. Cela explique pourquoi la transition est devenue difficile au Zimbabwe. La transition devient très difficile à chaque fois que le pouvoir politique a été trop personnalisé. Il faudrait mettre en place des institutions fiables et pérennes pour institutionnaliser la démocratisation. Dans ce cas, quelle que soit la personne en place, la démocratie pourra fonctionner. Etre au pouvoir depuis trente ou quarante ans est un constat d’échec car cela signifie qu’on s’accroche au pouvoir, qu’on n’a pas su le gérer et préparer la succession.

Afrik : Vous travaillez aux Etats-Unis. La politique étrangère américaine est assez controversée. Pensez-vous que les Etats-Unis ont une réelle envie de faire avancer les choses en Afrique ?

Chris Fomunyoh : De là où je suis, je constate qu’il existe une réelle volonté d’aider l’Afrique et de créer une synergie entre le continent noir et les Etats-Unis. Mais il faut reconnaître qu’il y a plusieurs Amériques. Ce n’est pas uniquement le pouvoir exécutif qui pèse aux Etats-Unis. Le Congrès a aussi son mot à dire. Il peut voter des budgets ou les diminuer à sa guise. Il y existe tout de même sur la place de Washington un pool de personnes et d’organisations qui s’intéressent à l’Afrique et qui voudraient aussi porter leur contribution dans leur domaine d’expertise.

Afrik : Le National democratic institute est présent sur les cinq continents. Quels sont vos grands chantiers actuels sur l’Afrique ?

Chris Fomunyoh : En ce moment, nous sommes très actifs en République Démocratique du Congo où nous avons travaillé avec les partis politiques non armés depuis les négociations du dialogue intercongolais en vue de la préparation de la transition politique et des élections à venir. Nous sommes aussi très actifs au Nigeria, où nous avons ouvert une antenne depuis la transition entre le régime militaire et le régime civil. Nous avons travaillé pendant trois ans avec les députés de l’assemblée nationale dans le domaine de la formation, de l’assistance technique. Nous avons observé les dernières élections et nous continuons à travailler avec les organisations de la société civile et la législature nigériane. Nous sommes également présents au Niger, au Mali, en Sierra Leone, en Afrique centrale, au Mozambique, en Namibie et au Malawi.

Afrik : Pouvez-vous nous citez un exemple concret d’action du NDI ?

Chris Fomunyoh : Nous avons réalisé en 2002, au Sénégal, un très bon programme avec les femmes en politique. Nous les avons préparées aux dernières élections municipales et régionales. Nous avons réussi avec le concours des formations sénégalaises à former plus de 3 000 femmes dont 1 800 ont été élues dans des municipalités. Nous allons continuer à travailler avec elles pendant deux ans pour les former et leur donner les capacités de jouer pleinement leur rôle d’élus locaux.

Afrik : Vous dites être très présent au Nigeria. Les dernières élections présidentielles ont été entachées de graves irrégularités. Quelle est votre analyse sur le scrutin ?

Chris Fomunyoh : Le NDI a envoyé une délégation de 50 personnes pour observer les élections. Il faut replacer le scrutin dans le contexte de transition que vit le pays. Les gens ont considéré les élections de 1999, comme un référendum sur le retour des militaires dans les casernes. La plupart des Nigérians étaient intéressés par le départ des militaires du pouvoir quelle que soit la façon dont les élections étaient organisées. Par contre, en 2003, les attentes étaient plus élevées car ils vivaient déjà sous un régime civil. Cela explique pourquoi beaucoup ont été plus critiques en 2003 qu’en 1999. Et puis il faut reconnaître que l’opposition nigériane était très dispersée, donc le Président Obasanjo aurait pu gagner les élections loyalement. Mais ce qui a un peu faussé ce résultat, c’est que dans certains Etats où Obasanjo aurait pu l’emporter, les résultats qui ont été annoncés étaient plus élevés que le nombre d’inscrits. Une fraude flagrante. Les délégations qui ont envoyé des observateurs dans ces Etats ont été obligées de porter ces observations sur la place publique. Ce qui a laissé le sentiment que le scrutin était truqué. Et c’était effectivement le cas, dans certains Etats, mais je crois que dans l’ensemble, l’issue aurait été la même, même si l’organisation des élections avaient été homogène. Je crois d’ailleurs qu’Obasanjo a reconnu que la commission électorale n’avait pas bien fait son travail. Il a annoncé que le pays était en train d’envisager des réformes qui devraient aller dans le sens du renforcement du système électoral pour que le scrutin de 2007 soit mieux organisé qu’en 2003.

Afrik : La NDI est une interface entre le département d’Etat américain et l’Afrique. Vous a-t-on déjà accusé d’être à la solde de Washington ?

Chris Fomunyoh : Au début des années 90, au moment où le processus de démocratisation se mettait en place, beaucoup d’Africains ne comprenaient pas les interventions des organisations comme les nôtres car nous nous disions financées par le Congrès américain mais en même temps non gouvernementale, donc indépendant. Mais au fur et à mesure qu’ils nous ont vu à l’œuvre, que nous avons travaillé en partenariat sans se placer en donneurs de leçons, ils ont fini par comprendre que nous n’avions d’autre mission que le soutien et de la démocratisation à travers le continent. Nous travaillons vraiment de la manière la plus transparente possible et cela a rassuré beaucoup de nos partenaires et interlocuteurs.