L’africanisation du français

L’Afrique constitue, à n’en point douter, le plus grand vivier de la langue française. La vitalité et l’usage qu’on en fait sur le Continent lui donne un dynamisme probant. Les néologismes et emprunts, les mots transformés en verbes, des « francisations » de mots anglais sont les points essentiels que les Africains utilisent pour donner une vie et un autre sens à la langue de Molière. Délectons-nous de la richesse, de la créativité et de l’imagination débordante de toutes ces transformations, pour le moins drôles, amusantes et enrichissantes. Petit glossaire.

Par M’ballo Seck

Etonnants Africains dans leur mode d’appropriation du français. Une richesse dont la Francophonie peut être fière. Leur imagination et leur façon de détourner certains mots du français pour se les approprier est sans nul doute ce qui constitue l’une des grandes spécificités du français des Africains. Un mot, un verbe, un nom perdent ainsi leur sens original pour en trouver un tout autre … Voici quelques exemples quelque peu inattendus.

 Bâiller : Ouvrir involontairement la bouche par un mouvement de large inspiration (ex : bâiller de sommeil, de fatigue, de faim, …), revêt un tout autre sens en République Démocratique du Congo. « Tu me bailles » signifie ainsi « Tu me fatigues » ou, selon le contexte, « J’en ai marre de toi ». Il existe également une forme à l’infinitif passé du verbe. « Oh lui, je l’ai bâillé ! » signifie à Kinshasa « Je l’ai ignoré ».

 Blaguer : Raconter des blagues, se moquer, plaisanter. Taquiner, railler sans méchanceté. Le sens du mot en Côte d’Ivoire se rapproche de la seconde définition usuelle. Sauf que les Ivoiriens lui confèrent une dimension beaucoup plus agressive. « Il ne faut pas me blaguer ! » doit être compris à Abidjan comme « Il ne faut pas se foutre de moi » ou « Arrête de te foutre de moi ».

 Bureau : Table sur laquelle on écrit, on travaille. Pièce où est installée la table de travail avec des meubles, lieu de travail des employés d’une administration. Ce mot désigne, dans pratiquement l’ensemble de l’Afrique francophone, la maîtresse d’un homme. Ainsi le célèbre « deuxième bureau », n’est autre que la femme illégitime d’un homme. Une expression sans doute tirée d’un prétexte couramment utilisé pour aller retrouver son autre dulcinée.

 Couper : Diviser, séparer. En Côte d’Ivoire, le mot signifie « arnaquer ». Exemple : « Le marchand de pagnes m’a coupé ». C’est aussi ce sens qu’il fait entendre dans le nom de la danse en vogue dans ce pays : le « Coupé-décalé ». On arnaque et on file (décaler), notamment pour aller flamber l’argent en boîte de nuit. En République Démocratique du Congo, le terme est plus utilisé dans le jargon journalistique pour signifier « remettre de l’argent ou un pot de vin ». Exemple : « Après ton scoop à la télévision, on t’a coupé bien cher ».

 Dauber : Railler, dénigrer quelqu’un, se moquer. En République Démocratique du Congo, ce verbe est un terme extrêmement vulgaire pour signifier « avoir des relations sexuelles ». Exemple : « Koffi daube Marie dans un hôtel 4 étoiles ce soir ».

 Dribbler : Courir en poussant devant soi la balle, du pied ou de la main, sans en perdre le contrôle (ex : l’attaquant de l’équipe de France a dribblé le défenseur irlandais). Ce verbe signifierait en Côte d’Ivoire, comme en République Démocratique du Congo, « leurrer, mystifier ». Exemple lu dans le quotidien Fraternité Matin : « Gbagbo a dribblé les paysans ».

 « Enjailler » : Néologisme ivoirien issu de l’anglais « enjoy » (qui veut dire apprécier, aimer). Francisé à Abidjan, cela donne « Cette fille m’enjaille », pour dire que cette fille me plaît. Cela peut également signifier faire plaisir. « Je vais l’enjailler en l’emmenant au maquis ».

 Fréquenter : Aller souvent, habituellement dans un lieu. Avoir des relations habituelles avec quelqu’un. Sortir (avec une fille, un garçon). En Afrique, le verbe signifie souvent : « Avoir été à l’école avec quelqu’un ». Exemple : « Arnold et moi avons fréquenté ».

 Indexer : Lier les variations d’une valeur à celle d’un élément de référence d’un indice déterminé. Le verbe est employé en Afrique dans un sens qui n’existe pas en français académique et signifie « Montrer du doigt ». Exemple : « La victime a indexé son agresseur au cour de la séance d’identification ».

 Mauvais : Qui présente un défaut, une imperfection essentielle. En Afrique Centrale, le mot signifie tout à fait l’inverse. Avoir « une mauvaise cravate » est un terme pour le moins élogieux. Exemple : « Hier, tu avais vraiment un mauvais costume à la soirée ». Il faut entendre par là que le costume en question a dû faire des envieux.

 Mélanger : Unir des choses de sorte à former un tout. En Afrique, le verbe veut dire tout le contraire. En l’occurrence : « Créer la discorde ». « Youssouf m’a mélangé avec Kouassi » signifie que Youssouf a crée la discorde entre Kouassi et moi.

 Mystique : Relatif aux mystères, à une croyance cachée, supérieure à la raison. En République Démocratique du Congo, cet adjectif a plusieurs sens dont l’un des plus répandus est « beau, joli… ». Exemple : « Cette fille est mystique », pour signifier qu’elle est vraiment très belle.

 Pointer : Marquer d’un point quelque chose pour faire un contrôle. En Afrique, cela veut dire « marquer son terrain de chasse féminin, draguer, … ». Exemple : « David pointe chez Mariam à l’heure de la série Dallas », signifie qu’il drague à l’heure de cette série.

 Serviette : Pièce de linge dont on se sert à table ou pour la toilette (pour éviter de se salir, pour s’essuyer,…). En République Démocratique du Congo, serviette signifie « torchon ». Et il faut entendre par là, ce avec quoi on nettoie une table ou on essuie la vaisselle. Alors qu’un torchon, toujours dans ce pays, est uniquement destiné à s’essuyer les mains. Plus étrange, « l’essuie-main » désigne à Kinshasa, la serviette de bain ou de piscine !

 Tympaniser : Néologisme sénégalais issu du mot tympan. « Il tympanise » signifie à Dakar : « Il ennuie, il déconcentre », dans un contexte ou la personne fait trop de bruit.

 Vider : Rendre vide un contenant en ôtant ce qui était dedans. En République Démocratique du Congo, le verbe revêt un autre sens pour signifier « terminer ». Exemple : « J’ai vidé mon travail » ou « Firmin a vidé ses examens ».