L’affaire Arche de Zoé : une partie de poker menteur ?

Si de nouvelles informations tombent chaque jour sur l’affaire de l’Arche de Zoé, ce scandale reste toujours aussi confus. En cause, les déclarations divergentes de l’association française, de la France et du Tchad concernant le contexte dans lequel l’Arche de Zoé a tenté de faire partir 103 « orphelins » du Darfour vers l’Hexagone.

Un mensonge peut en cacher un autre. C’est un peu le sentiment qui ressort une semaine après que neuf Français ont été arrêtés à Abéché, dans l’Est du Tchad, pour tentative d’enlèvement de 103 enfants qu’ils présentaient comme des « orphelins » originaires de la province soudanaise en guerre du Darfour. Ce vendredi, le quotidien français Le Parisien a publié un ordre de mission de l’association, qui opérait au Tchad sous le nom de Children Rescue. Le document précise qu’il était question de créer au Tchad « pour une durée minimum de deux ans » un « Children Center », composé d’« un centre d’hébergement d’urgence pour les enfants isolés » et d’« un poste médical avancé ».

Un autre ordre de mission – paraphé comme le précédent par Eric Breteau, le responsable de l’Arche de Zoé – précise que l’objectif de l’association est de « créer à l’Est du Tchad des structures d’accueil pour les enfants réfugiés ou déplacés en situation de grande vulnérabilité ». Rien à voir avec ce qu’Eric Breteau a par ailleurs clamé, à savoir que son objectif était de « sauver de la mort », en les envoyant en France, des enfants qu’on lui a présentés comme étant des « orphelins » du Darfour. « Le but, c’était de leur obtenir le droit d’asile. L’équipe sur place a donc récupéré des documents attestant que les enfants sont darfouris et orphelins. Sans ces papiers, ils auraient été renvoyés dès leur arrivée en France », a pour sa part souligné le porte-parole de l’Arche de Zoé.

Plainte pour escroquerie

Seulement, le Haut-Commissariat aux réfugiés, l’Unicef et le Comité international de la Croix Rouge ont annoncé jeudi que 91 des 108 enfants vivent dans des villages situés prêts de la frontière avec le Soudan et qu’ils ont au moins un parent proche ou éloigné. Ce qui encourage Me Gilbert Collard, avocat des neuf Français, à ne pas exclure la thèse selon laquelle des chefs de villages auraient trompé ses clients sur le « recrutement » des petits. Une autre version veut, en revanche, que l’association soit partie sur le terrain avec des interprètes pour convaincre leurs proches de laisser partir les enfants – apparemment sans leur dire qu’ils les emmèneraient en France.

Reste que plusieurs foyers français qui se sont portés volontaires pour accueillir des enfants qu’ils pensaient en danger se sentent floués. Dans une interview publiée ce vendredi par le quotidien L’Indépendant, une famille des Pyrénées-Orientales (Sud) qui a payé 2 400 euros indique avoir porté plainte pour escroquerie contre l’association, accusée de l’avoir avertie au dernier moment qu’elle n’avait pas été sélectionnée pour s’occuper d’enfants. Une famille de Loire-Atlantique reproche par ailleurs à l’Arche de Zoé, selon une vidéo de Télé Libre, d’avoir « joué sur les sentiments » et de ne pas lui avoir « pas dit toute la vérité ».

Des ombres au tableau

Autre zone d’ombre : le rôle des autorités tchadiennes dans le dossier. « Sur le papier, leur intention de départ était très noble, a déclaré au Parisien le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement. Nous leur avons donc immédiatement donné toutes les autorisations. (…) Nous ne pouvions pas imaginer un seul instant qu’une organisation humanitaire puisse organiser le rapt d’enfant. » Le président Idriss Deby Itno semblait aussi tomber des nues lorsque, le 25 octobre dernier, il a fustigé les membres de l’Arche de Zoé qui venaient d’être arrêtés.

Cependant, semble-t-il, ce n’était pas la première fois qu’Idriss Deby Itno et Eric Breteau se parlaient. Le responsable associatif aurait rencontré secrètement le chef de l’Etat en septembre dernier, d’après une source du gouvernement tchadien interrogée par La Tribune de Genève. Ce proche du pouvoir conclut ainsi que c’est le palais présidentiel qui a donné l’autorisation d’atterrissage au Boeing 747 qui devait conduire les enfants en France. « L’avion n’aurait pas pu décoller puis atterrir sans un plan de vol directement approuvé par le président » car Abéché est une zone en guerre, a-t-il précisé.

Transférés à Ndjamena

Quant à la France, qui a vivement critiqué la démarche de l’Arche de Zoé, son ambassadeur au Tchad, Bruno Foucher, a déclaré que « les autorités françaises n’étaient pas au courant de cette opération ponctuelle sur laquelle nous n’avions aucune information ». Faux a rétorqué l’association, assurant que non seulement Paris savait, mais qu’elle ne lui a jamais expressément interdit d’agir. Ce que la France a plus tard reconnu. Le porte-parole de l’Elysée, David Martinon, a même souligné ce vendredi que le Tchad aussi était au courant : « Les autorités françaises ont tout de suite alerté les autorités tchadiennes sur le fait que cette organisation avait des projets qui nous semblaient surprenants, puisqu’en France, ils parlaient d’adoption sans avoir l’agrément et ils parlaient d’adoption en direction de pays qui interdisent l’adoption ».

La France s’implique fortement dans le volet juridique de l’affaire. Bruno Foucher avait assuré dès l’arrestation de l’association que « les membres de Children Rescue qui ont participé à l’ensemble de cette manipulation illégale répondront de leurs actes au Tchad ». Finalement l’Hexagone a retourné sa veste, peut-être à cause des images montrant ses ressortissants installés au Tchad dans des conditions spartiates.

Les journalistes et les hôtesses bientôt libres ?

Le président français Nicolas Sarkozy, qui avait qualifié la tentative de l’association de d’ « illégale et d’inacceptable », s’est ainsi entretenu mercredi avec son homologue tchadien. Il a obtenu un assouplissement d’Idriss Déby Itno. « Je souhaite pour ma part que la justice tchadienne fasse très rapidement la lumière et que les journalistes (dont deux français, ndlr), y compris les hôtesses (de l’avion espagnol affrété, ndlr) soient libérés. (…) Mais je n’ai pas à forcer la main à la justice tchadienne. Il y a une procédure », a-t-il déclaré.

Qu’adviendra-t-il des autres personnes impliquées dans ce scandale, qui a poussé des Tchadienne à manifester mercredi matin ? Les neuf Français, sept Espagnols et deux Tchadiens (un sous-préfet et un chef de quartier) – inculpés d’enlèvement, escroquerie ou complicité et risquent 5 à 20 ans de travaux forcés – devraient être transférés vendredi à Ndjamena, qui a hérité du dossier dont s’occupait la juridiction d’Abéché. Ils y retrouveront et le pilote belge qui, depuis la frontière tchado-soudanaise, aurait acheminé une partie des enfants à Abéché. Selon Me Gilbert Collard, la secrétaire d’Etat française Rama Yade a assuré vendredi aux familles des ressortissants français qu’ils « bénéficieront maintenant de la protection et du soutien du gouvernement français ».

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