Kinshasa : le calvaire des vendeurs de journaux à la criée

Ils sont près d’un millier de jeunes à vendre quotidiennement les journaux à la criée dans les rues de Kinshasa. Souvent traqués par les forces de l’ordre pour commerce illicite ou vente de prose hostile au pouvoir, ils revendiquent une protection juridique pour un métier qui souffre d’un manque de reconnaissance.

Par Octave Kambale Juakali

Les vendeurs de journaux de Kinshasa en ont gros sur le cœur. Souvent confondus avec de jeunes désœuvrés ou des voleurs à la tire, ils sont victimes d’une déconsidération généralisée de la part de la société congolaise. Ils se sentent marginalisés et incompris. « Nous faisons toujours notre travail sur le qui-vive parce que les policiers nous traquent, arrivent à l’improviste et nous arrachent les journaux », s’insurge Mathieu Kayembe, responsable du point de vente à l’entrée de Ma Campagne, un quartier résidentiel dans la périphérie ouest de Kinshasa. « Nous ne savons pas réellement pourquoi ils s’en prennent à nous. Certaines fois, ils nous reprochent de ne pas détenir l’autorisation d’exercer une activité commerciale. D’autres fois, c’est parce que les journaux contiennent des articles qui ne plaisent pas au pouvoir. Nous pouvions comprendre ça à l’époque de la dictature de Mobutu mais plus maintenant. »

La rafle des journaux constitue un manque à gagner important pour ces vendeurs qui tirent leur gagne-pain de cette seule activité. Depuis la fin des années 80, ils sont présents très tôt le matin aux coins des grandes artères de la capitale et proposent des journaux aux automobilistes devant les feux tricolores. Véritables auxiliaires des entreprises de presse, ils aident à faire apprécier les titres et à faire vendre les journaux. « Ils arrivent même à conditionner les journalistes dans leur manière de titrer leurs Unes », confie Kinyongo Saleh, éditeur du bi-hebdomadaire Vision. Les journaux aux Unes sensationnelles sont généralement mieux vendus que les autres. Ils ont la chance d’être montrés en premier aux passants. « Nous achetons les journaux avec notre propre argent. Nous avons donc intérêt à vendre le plus possible, explique Abdul Mboyo, vendeur dans le centre-ville. Nous montrons donc, en priorité, les journaux dont les titres semblent plus vendables ! Il nous arrive aussi d’avoir des clients réguliers mais ils ne sont pas nombreux. »

L’association des vendeurs de jounaux

Abdoul Mboyo avait 20 ans quand il a commencé à vendre les journaux en 1980. A 43 ans aujourd’hui, il ne peut plus rien faire d’autre comme activité. « J’ai choisi de vendre les journaux pour ne pas tomber dans la facilité de fumer le chanvre et de voler chez les voisins, confie-t-il. Quand la police vient organiser des rafles de journaux, je me demande parfois si elle ne nous pousse pas à choisir d’autres occupations. Or comme occupations licites, je n’ai pas beaucoup de choix en dehors de la vente des journaux. Si je n’ai pas pu à aller à l’université à la fin de mes études secondaires, c’est en grande partie à cause de l’insolvabilité de mes parents. Je connais beaucoup de jeunes de mon âge qui ont mal tourné. La société devrait au contraire nous féliciter d’avoir choisi un métier qui peut nous mettre à l’abri du besoin au lieu de nous ravaler au même rang que les voleurs à la tire ou les brigands », explique-t-il.

Comme Abdoul, bon nombre de vendeurs de journaux sont pères de familles avec enfants à l’école qu’il faut nourrir et vêtir. La précarité de leur métier les a poussés à mieux s’organiser. Aussi ont-ils créé l’Avajo (Association des vendeurs de journaux) qu’ils ont l’intention de faire reconnaître sur le plan juridique afin de réclamer certains droits. « Nous avons besoins d’une assistance de l’Etat pour créer des kiosques à journaux au lieu de les vendre à même le sol ou à bout de bras, dit-il. Les différentes associations corporatistes de journalistes ne veulent pas nous reconnaître comme faisant partie de la profession. A nous donc de nous organiser à notre niveau ». L’organisation des vendeurs de journaux pourrait peut-être constituer l’embryon d’une messagerie de la presse que l’ensemble de la profession a toujours souhaité créer sans jamais y parvenir.