Kimani, écolier à 84 ans

Kimani Ng’ang’a Maruge est, à l’âge de 84 ans, le plus vieil écolier du Kenya. Ce grand-père étudie, depuis près d’un mois, à l’école primaire de Kapkeduiyo (centre-ouest). Un homme fortement marqué par la guerre d’Indépendance de son pays, qui a laissé des traces sur son corps et endurci son âme. Portrait d’un homme déterminé, qui a toujours gagné ses combats.

Un grand-père sur les bancs de l’école primaire. A 84 ans, le Kenyan Kimani Ng’ang’a Maruge apprend à lire, écrire et compter dans l’établissement public de Kapkeduiyo, dans la région d’Eldoret (centre-ouest). Cela fait près d’un mois qu’il étudie aux côtés de ses petits camarades de six ans. Une chance que le vétéran maï maï n’a pas eue dans sa jeunesse, en grande partie consacrée à la douloureuse lutte pour l’Indépendance. Une histoire traumatisante qu’il distille aux enseignants et aux élèves de l’école, pour que le passé ne meure pas.

La liberté à tout prix

Un passé qui a forgé le déterminisme sans bornes de Kimani. Enragé par la mort de son père en 1930 lors la guerre d’Indépendance, il s’engage en 1938 avec ses pairs dans la bataille. Décidé coûte que coûte à obtenir l’indépendance de son pays, il est prêt à faire tous les sacrifices. Il se bat aux côtés des siens contre l’armée anglaise, dépêchée sur place pour mater la rébellion Maï Maï. « Les soldats anglais sont venus chez moi. Ils ont tué sous mes yeux mon fils Ng’ang’a et ma fille Nyambura pour me forcer à abandonner les Maï Maï et à révéler quels étaient les plans de notre groupe », a raconté avec émotion le vieil homme au East Standard.

Parce qu’il ne cille pas lors de ces exécutions sommaires, il est arrêté et torturé. Pour le faire parler, on lui « enfonce dans les oreilles des aiguilles et y insère des stylos à l’aide d’un marteau. J’ai également été battu avec des barres de métal sur les jambes, c’est pour cela qu’aujourd’hui j’ai de gros problèmes auditifs et que je boite », explique Kimani. Il souffre le martyre, mais ne bronche jamais. Désespérés de ne rien obtenir, les Anglais le libèrent. La guerre psychologique est gagnée et en 1963, c’est la guerre sur le terrain qui est enfin remportée : le Kenya est indépendant.

Transmettre l’histoire

Ces années noires n’ont pas entamé le naturel joyeux et humble de Kimani, qui a mis un point d’honneur à partager ces pages d’histoires avec les enseignants et les écoliers. Il fait la genèse des événements qui ont conduit à la rébellion maï maï, relate comment lui et ses compagnons d’armes se battaient dans la brousse pour repousser l’ennemi colonialiste ou quelles tortures ils subissaient une fois capturés. Véritable sage qui captive aussi bien le personnel scolaire que les enfants qu’il côtoie dans sa classe. Y compris ses petits-enfants, dont deux, sur les trente qu’il a, sont aussi scolarisés à Kapkeduiyo. Tous regardent avec une certaine curiosité ce vieil homme dégarni, courbé au dessus de son pupitre.

Kimani aurait voulu être vétérinaire. Mais aujourd’hui, il veut simplement apprendre à lire, écrire et compter. Une façon pour lui de se protéger des duperies dont certains pourraient user du fait de son ignorance. « Des gens me disent des choses sur la Bible. Je ne sais pas si elles sont vraies, alors je veux lire le Livre Saint moi-même pour me faire ma propre idée », explique ce catholique pratiquant, qui ne fume et ne boit pas. Autre motivation, gérer sereinement sa future indemnité gouvernementale d’ancien combattant. « Je ne veux pas qu’un jeune homme comme l’un d’entre vous essaye de me voler parce que je suis illettré », expliquait-il à un parterre de journalistes locaux et internationaux venus l’interviewer. Une méfiance de l’étranger résultant de son expérience traumatisante avec les Anglais.

Apprendre gratuitement

Beaucoup se demandent pourquoi Kimani n’a pas choisi les cours d’alphabétisation pour adultes. L’une des raisons est qu’il tenait absolument à transmettre l’histoire de la guerre d’Indépendance. Une autre dépend de sa situation financière. Il est toujours fermier et n’a pas les moyens de payer ce type d’apprentissage. En revanche, l’éducation dispensée dans les écoles primaires publiques est gratuite. Une information dont Kimani a eu vent lors de l’une des réunions de l’Association des vétérans maï maï, dont il est membre.

Il se rend ainsi à l’établissement pour remplir un dossier d’inscription, sous l’œil incrédule de la direction. « Une blague », pensait au départ Jane Obinchu, la directrice. C’est mal connaître Kimani qui se présente vêtu de l’uniforme de Kapkeduiyo qu’il a lui-même confectionné. La direction de l’école encourage son élève octogénaire et étudie actuellement comment l’intégrer au mieux aux classes d’activités physiques, auxquelles il ne peut participer à cause de son grand âge.