Kenya : trop ivre pour penser

La jeunesse urbaine du Kenya est sur une mauvaise pente, estiment les militants anti-sida, car elle consomme de plus en plus d’alcool ce qui la rend vulnérable au VIH et aux autres infections sexuellement transmissibles.

« Les jeunes qui fréquentent des discothèques (les « clubbers ») sont un peu plus nombreux chaque jour et les boîtes de nuits branchées et chics poussent comme des champignons dans les villes importantes » a dit Juma Kimani, conseiller à Alcoolique Anonyme dans la capitale kenyane, Nairobi. « La boisson provoque une perte de contrôle, les hommes deviennent dangereusement machistes. Les gros buveurs, dans leur recherche du plaisir, deviennent imperméables aux messages anti-VIH. »

Une visite dans n’importe lequel des clubs branchés de Nairobi va dans le sens de l’affirmation de Mme Kumani : les jeunes sont nombreux dans des pièces sombres et enfumées, ils boivent des quantités importantes d’alcool qui leur donnent le courage de faire des avances sexuelles qu’ils ne tenteraient pas en temps normal.

« Il me faut quelques bières ou ‘shots’ pour avoir le cran de flirter avec une fille, » a expliqué Richard Muchiri*, un étudiant de 25 ans qui faisait la fête dans un club huppé de Nairobi. « Quand je suis un peu pompette j’ai suffisamment confiance en moi pour essayer de la ramener à la maison- ça aide si la fille boit aussi. »

Selon l’étudiant, il faut au mois cinq bières pour être « un peu pompette ».

Une autre noctambule, Jenny Ogutu [[* Les noms ont été changés.]], a raconté que le matin, après une nuit alcoolisée, elle ne se souvenait souvent plus des événements de la veille.

« C’est ce que je fais depuis des années -après une longue semaine de travail acharné, mes amis et moi sortons et nous nous soûlons pour nous détendre, »a-t-elle poursuivi.

Les deux jeunes ont affirmé qu’ils savaient comment le VIH se transmettait et qu’ils avaient déjà été soumis à un test de dépistage ; néanmoins, ils ont avoué n’avoir pas toujours utilisé un préservatif quand ils avaient beaucoup bu.

« La consommation d’alcool est une activité si répandue au Kenya que les gens ne pensent pas que c’est une drogue, » a expliqué le docteur Karusa Kiragu, associée à une mission d’Horizons, un projet de recherche mis en place par l’agence des Etats-Unis pour le développement international. « Les gens y sont habitués très jeunes et ne la voient pas comme un comportement dangereux. »

Une difficulté s’ajoute à celle de la consommation d’alcool : les jeunes, apparemment agacés par le flot devenu habituel de messages contre le sida, ont commencé à s’en désintéresser. La possibilité de se procurer des médicaments antirétroviraux (ARV) bon marché ou gratuits contribue aussi à faire diminuer les inquiétudes sur le sida.

Vivre dangereusement

Un graffiti sur les murs d’un des toilettes publiques de l’université de Nairobi clame en kiswahili, « Usiogope Ukimwi, ARF zipo » ou « N’aies pas peur du sida, tu peux prendre des ARV.» Pour les militants anti-VIH, le message résume l’attitude de certains jeunes qui consiste à « vivre vite ».

« C’est un moyen clair de manifester une défiance envers le sexe sans risque », a dit M. Kimani, lui-même ancien alcoolique et toxicomane. « Certains se consolent en se disant que l’accès aux ARV leur permettrait de vivre plus longtemps s’ils contractaient le virus. »

Mme Kiragu a remarqué que le lien entre les comportements à risque et la facilité de l’accès aux ARV s’observait ailleurs qu’au Kenya.

« Nous avons assisté à ce mouvement aux Etats-Unis, ou les ARV ont été introduits et ou l’indifférence qui a suivi a entraîné un pic dans le taux de prévalence parmi les MSM [les hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes], » a-t-elle dit.

Mais « les traitements peuvent échouer; le VIH est en constante évolution et les personnes ne peuvent pas se permettre de se détendre. », a-t-elle ajouté. « Les experts du changement de comportement doivent trouver des moyens pour que le message reste neuf et pour qu’il reste dans l’esprit des gens.»

Mme Kiragu a aussi souligné l’hypocrisie qui empêche les messages qui ne sont pas ‘enrobés’ d’être utilisés par les médias.

« Les gens se plaignent de la nature sexuelle des messages très directs contre le VIH auxquels sont exposés leurs enfants, mais ces mêmes enfants passent leurs journées à regarder des clips musicaux très sexuels », a-t-elle remarqué.

Faire passer le message

Mme Kiragu s’est exprimée avec tout autant de vigueur sur la nécessité d’éduquer les Kényans afin qu’ils adoptent une consommation d’alcool saine, et qu’ils comprennent les stratégies des distributeurs d’alcool.

« Si nous disposions d’une norme, d’un guide qui établirait ce qu’est une consommation d’alcool saine, ce serait un début », a-t-elle dit. « Dans l’état actuel des choses, les gens ne savent pas si le plafond pour une consommation sans danger est de deux verres ou de 10 verres, personne ne le leur dit. Ils ont besoin de savoir quel effet l’abus d’alcool a sur leur corps. »

La Campagne nationale contre l’abus de drogues au Kenya a reconnu la nécessité d’établir une législation nationale pour réguler l’activité des producteurs d’alcool, mais les financements de l’agence sont limités. Pendant ce temps les brasseries dépensent des millions de dollars pour rendre leurs boissons sexy.

S’ajoute à cela le fait que les entreprises qui commercialisent de l’alcool- qui sont parmi les plus importants contribuables du pays- ont le soutien des politiques, et les efforts menés pour réguler la consommation ont rencontré des résistances.

Par exemple, en 2006, le gouvernement a introduit l’alcootest pour décourager l’alcool au volant, mais quelques mois plus tard une injonction du tribunal interdisait le test.

« Il y a un besoin de responsabilisation commune et individuelle des producteurs et des distributeurs d’alcool, et ce besoin est laissé sans réponse. » a dit Mme Kiragu.

Elle a suggéré qu’un service de conseil pour les consommateurs d’alcool soit intégré dans le service d’aide bénévole et les tests permettraient aussi d’informer le grand public des dangers de l’abus d’alcool.

« Nous avons été capables d’apprendre de nouveaux comportements comme l’usage du préservatif et la réduction du nombre de partenaires sexuels, alors avec de bons messages et une bonne diffusion, nous pouvons aussi renverser la situation pour l’abus d’alcool, » a-t-elle dit.

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